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Chapitre 2 : Identité

Je me relève. Mon patron me fait une petite tape sur la tête, avec ce sourire répugnant qui me donne sans cesse envie de lui cracher au visage.

 

_ Tu es vraiment fait pour ça Fairy. Je suis loin de regretter de t’avoir dans mes rangs !, sourit-il. Mais pour cette attitude et cette absence totale de sourire, je ne te donne que la moitié.

 

Ça, je commence à en avoir l’habitude à force. Comment veut-il que je puisse sourire ? Se retournant, il pioche dans le coffre quelques billets qu’il compte rapidement.

 

_ 4500 yens. Démerde-toi avec ça.

 

Je pris donc les billets et m’apprête à quitter la pièce tandis qu’il referme le coffre religieusement. Sa main se pose sur mon épaule. J’aurai du me douter que ça n’allait pas être aussi simple que d’habitude. A force de me mettre en garde vainement, il commence doucement à perdre patience. Me plaquant contre le mur, il approche son visage à quelques centimètres du mien. Un air menaçant ancré dans ses traits.

 

_ Écoute-moi sale pute, on t’a donné un toit. On te paie. On s’occupe de toi. Alors MERDE !!, s’emporte-t-il en tapant du poing à côté de ma tête, me faisant sursauter, tu vas montrer un peu de reconnaissance et sourire jusqu’à en avoir des crampes dans les joues ! Sinon je t’envoie direct à la Maison Ōkami et je les laisse s’amuser avec toi sans jamais t’achever. Tu sais ce que ça fait un hein ?!

 

Il m’empoigne le menton brusquement.

 

_ Tu en es déjà sorti une fois, tu n’auras peut-être pas de seconde chance. Si c’est le cas et que ton attitude ne change, je t’y envoie encore, et encore, et encore, jusqu’à ce que le message finisse par entrer ! On est d’accords ?

 

Mon cœur fracasse mes côtes, mes mains tremblent, ma gorge se noue. Je sens déjà les larmes perler aux coins de mes yeux. Ici, il n’y a pas de gentils. C’est sans cesse ce genre de traitement, sans cesse le stress, l’angoisse, la tension, les pleurs. Et aussi souvent que cela arrive, on ne s’y habitue pas.

 

_ ON EST D’ACCORDS ?!, hurla-t-il.

 

Je hoche vivement la tête autant que sa main me le permet.

 

_ Très bien. Va te changer et mets-en plein la vue aux nouveaux.

 

Il laisse planer son regard noir dans le mien quelques seconde avant de me relâcher et rejoindre la grande salle. Mon souffle est court, mon cœur bat la chamade. Attrapant les manches de mon pull trop grand et difforme, je sèche mes yeux avant de prendre une bonne inspiration. C’est bon, c’est terminé. Il faut que je retrouve mes esprits. Fourrant les billets dans la poche de mon jean, je quitte la pièce à mon tour pour aller m’adosser au chambranle de la grande salle.

 

Il s’agit de la pièce principale, où de nombreuses banquettes sont prêtes à recevoir tous les invités. En face de moi, le bord du bar, qui s’étend à gauche jusqu’au mur. Au delà de ça, un grand espace, avec une scène centrale, transpercée de plusieurs barres fluo qui montent jusqu’au plafond. C’est là mon lieu de travail, où je me dandine lascivement jusqu’à ce qu’un client m’ordonne de venir jusqu’à lui. Sur le mur de gauche, l’immense entrée vitrée. On s’attend à quelque chose très beau vu comme ça, mais pour moi qui vient ici pratiquement tous les jours, j’ai un œil plus avisé, malgré la lumière basse. Les banquettes et les murs sont tapissés de velours rouge, néanmoins cela ne suffit pas masquer les tâches de sang. Le mur qui me fait face a été couvert d’un immense miroir, le mur n’étant même plus dans un état présentable. Certaines lumières ne fonctionnent plus. L’hygiène n’y est vraiment pas exemplaire, certaines banquettes ont été totalement souillées par le sexe. Il manque des étagères au bar, celles-ci ayant explosées en éclat après de nombreuses bagarres. Les portes d’entrée son fissurées et pleines de crasse, si bien que c’est assez dur de voir au travers parfois.

Derrière moi, une petite pièce centrale, donnant accès à trois autres pièces et l’escalier, à gauche, conduisant jusqu’aux chambres privées. Ces dernières sont faites pour accueillir les gros fortunés ou les invités importants, qui, au lieu de tirer leur coup au beau milieu de la pièce comme les autres, choisissent un ou plusieurs esclaves que nous sommes pour vider ses bourses.

Derrière moi, une pièce séparée en deux par un paravent avec tout d’abord une petite pièce de réunion pour les annonces et recevoir les yakuza ou surtout les mafieux qui ont un maillon de leur trafic de drogue ici. De l’autre côté, les vestiaires du personnel et la porte de derrière. Puis, la première pièce à droite, les toilettes, assez spacieux mais mal éclairés et d’un hygiène plus que douteuse. Et le dernière pièce, celle du coffre, où une fortune incommensurable s’entasse et qui est toujours gardée par un plusieurs yakuzas.

 

Les barman sont déjà à leur poste. Plusieurs yakuzas sont dispersés contre les murs. La femme du patron, le patron que l’on surnomme Big Father et le bras droit du clan Ōkami discutent près de l’entrée. Il s’agit d’un premier jour de la vague de nouveaux. Tout comme je l’ai vécu, les dernières recrues fraîchement enlevées en pleine rue seront tirés jusqu’ici. Le patron fera son speech de papa protecteur, un des plus vieux employés viendra faire une démonstration, secondé d’un yakuza, suit à quoi il se présentera en tant que senpai. Puis ils seront jetés dans le bain quand la soirée commencera. Pour certains, cela fait des jours qu’ils attendent dans leurs appartements miteux, le temps que la chasse à l’androgyne se termine et qu’il y en ait assez. La marchandise se renouvelle régulièrement, la plupart finissant par disparaître. En vérité, ils meurent tout simplement, soit par tentative de fuite, soit par maltraitance par un groupe de yakuzas, soit pendant un séjour à la Maison Ōkami, soit par sous-nutrition, soit par les mains d’un invité spécial, soit par une balle perdue lors d’une fusillade ou soit par suicide. Bref je crois avoir énoncer la plupart des façons de mourir ici. En conséquence, l’espérance de vie d’un mec comme moi est assez courte. Donc pour éviter que les « putains » soient trop en sous-nombre et que le patron puisse satisfaire toute la clientèle, il faut sans cesse ramener des nouvelles têtes.

 

Cette fois-ci, ce sera moi le senpai qui fera la démonstration. Mes collègues de ma génération sont pratiquement tous morts. Il n’en reste qu’un, Mourner. On lui a tatoué ce nom car le jour de notre arrivé, il n’arrêtait pas de pleurer, malgré les coups qu’il recevait pour le faire stopper. C’est le seul que l’on autorise à ne pas sourire, pour que l’image aille bien avec le nom. Il est donc libre d’afficher l’air dépressif que nous avons tous en permanence.

Je me dirige vers les vestiaires pour me préparer. Nous devons tous faire en sorte que notre look convienne plus ou moins avec notre nom. La plupart du temps, ils choisissent assez bien ce nom, se basant sur l’impression qu’on leur donne. Je me souviendrai toujours de ce que Big Father m’a dit lorsqu’il m’a vu pour la première fois…

 

 

Il s’est approché de moi et m’a saisit le menton, comme il l’avait fait aux autres. Ses yeux glissaient sans gêne sur mon visage, à la recherche d’un petit détail. Les autres autour de moi semblaient un peu plus rassuré, ou se résignait à leur sort, abandonnant déjà.

 

_ Toi, tu vas me plaire, a-t-il dit. Même si je te tiens, je vois une lueur insaisissable dans ces yeux…

 

Son regard se perdait peu à peu dans le vague, son visage se fit pensif.

 

_ Oui… Tu es là sans être là. Et je sens que même si j’y mets tous les efforts du monde, tu ne pourras jamais vraiment m’appartenir, comme si ton âme volait où bon lui semble. Tu as l’air d’être libre…

 

Puis, il quitta ses pensées, un sourire vicieux s’affichant peu à peu sur ses lèvres.

 

_ Mais ce n’est plus le cas !, chuchotait-il en riant. Et puis regardez-moi ce corps, si svelte, fragile, comme si on pourra l’effriter en passant la main dessus et pourtant…

 

Sa main se glissa le long de ma cuisse nue.

 

_…c’est aussi ferme, doux et moelleux qu’une pucelle. Un peau claire pratiquement sans défaut.

 

Ses doigts soulignaient l’une de mes nombreuses cicatrices.

 

_ Au moins, tu es habitué aux coups, ça ne va pas trop te changer de d’habitude, me railla-t-il.

 

Je ne répondais rien, laissant mon regard parfaitement neutre. Mais, à l’intérieur, je me sentais mourir.

 

_ Qu’est-ce que c’est, que cette expression emplâtré sur ton visage ? C’est gracieux en plus de ça. Ravi de voir que tu es volontiers prêt à sucer des queues, puisque visiblement -son regard passa sur tout mon corps- c’est ta vocation ! Un corps de poupée et ce petit quelque chose d’insaisissable…. Une fée peut-être ?

 

Il semblait m’interroger du regard, mais je ne me donna même pas la peine d’ouvrir la bouche.

 

_ Adjugé !! Fairy, tu as intérêt de briller !

 

Puis il s’occupa de mon voisin tandis qu’un type me saisit à son tour le menton pour me le pencher sur le côté et commença à tatouer ce nom dans mon coup.

 

 

Le fantôme de cette scène disparaît de mes yeux, au fur et à mesure où j’applique soigneusement toutes ces paillettes sur mes paupières. La femme du patron, dont on ne connaissait pas le nom mais que l’on surnommait tout simplement « la vieille », nous ordonnait d’utiliser telle ou telle chose pour notre maquillage. Mais c’était les paillettes, beaucoup de paillettes. Dans le maquillage, sur la peau, sur mes vêtements… Il ne faut pas croire, ce n’est pas parce que nous habitons dans des appartements en ruine et que nous arrivons à peine à nous nourrir que nous sommes laids pour autant. Non, une partie de l’argent du Galactic Romance est réservée à notre apparence. Pas moyen suffisamment d’eau chaude pour prendre une véritable douche, mais alors le matériel pour les cheveux est astronomique. Lorsque je suis arrivé ici, j’avais une coiffure assez commune, avec une mèche sur le côté, quelques mèches un peu plus longues et le reste des cheveux courts. Je ne m’étais jamais décoloré les cheveux. Depuis, la vieille s’est bien occupée de moi. Désormais ma nuque est rasée, allant progressivement vers des cheveux plus longs au sommet de mon crâne.Puis les cheveux plus longs sont déparés par une raie décalée, ressemblant plus au moins à un carré plongeant, les cheveux les plus longs qui encadrent mon visage m’arrivent en-dessous du menton. Histoire de rendre le tout moins triste, elle m’a décoloré de nombreuses mèches en blanc.

Je me fiche de tout cela. Je n’ai plus le même nom, plus la même apparence, plus la même adresse,… Je suis une autre personne, j’ai une nouvelle identité, voilà tout. Une chose de plus, une chose de moins, ça ne change plus grand chose.

 

Je regarde tous les jours mon reflet dans le miroir. Au début, j’avais du mal à croire que c’était vraiment moi que je voyais dans cet endroit. J’ai grandi dans une maison de riche, avec du marbre, et dans des écoles luxueuses. Non pas que j’adorais ça, puisque je préférais me balader les rues sales de Tokyo. Néanmoins m’imaginer vivre pour le reste de ma vie dans cette poubelle était quelque chose de parfaitement incongru pour moi.

J’étale généreusement la poudre pailletée sur ma peau, sur mon visage, mon torse, mes bras,… La vieille est toujours là pour nous surveiller, voir si par exemple on essaierait pas de dissimuler des armes dans nos vêtements.C’est pourquoi, c’est elle qui nous les tend, et nous devons nous changer sur le champ, ne gardant aucun des vêtements que nous portions auparavant avant de directement aller dans la grande salle. Elle est très souvent secondée par les plus vieux employés, là depuis plus de 5 ans. Depuis tout ce temps, ils ont finis par intégrer le rôle des « méchants », si l’on puis dire. Lynx et Luster.

Je me présente devant elle et elle me tend un cintre d’où pend une sorte de jupe en dentelle et en tulle blanche, où est cousues de nombreuses perles nacrées et de paillettes. Je l’accepte, par habitude. C’est ma tenue principale, jonglant avec deux autres quand celle-ci est trop sale ou abîmée. Je me change alors rapidement, mettant mes vêtements dans mon casier.

 

_ On compte sur toi Fairy. Tu n’es pas assez stupide pour t’envoyer en mission suicide en faisant tout foirer. Ton rôle est de rassurer cette bande de danseuses. Toi et Mourner serez comme leurs grand-frères, ils viendront te chialer dans les bras. Tu as intérêt à être à la hauteur. Si un seul se suicide, c’est toi qui prend.

 

Rien de mieux qu’un tel discours pour se mettre dans le bain. Une fois l’accoutrement enfilé, je fais volte-face sans dire un mot pour retourner à la place que j’occupais un peu avant, contre le chambranle de la grande salle. Les nouveaux ne sont pas encore là. Je réfléchis alors sur ce que m’a dit Big Father tout à l’heure. Depuis que je suis ici, les seules émotions qui apparaissent sur mon visage ne sont que la peur et la tristesse. Le reste du temps, je n’aborde que ce visage mort, vide. Bien sûr il m’arrive parfois d’esquisser des sourires forcés pour les clients, mais c’est rare. Je vais devoir me forcer encore plus…

 

_ Tu as apprit ton texte, Fairy ?

 

Je tourne la tête vers Tōdai. C’est l’un des barmans sympas. Parfois, je peux lire dans ses yeux cet air désolé et compatissant. Je sais que s’il ne risquait pas sa vie en le faisant, il tuerait Big Father et prendrait les rennes de cet endroit. Mais ce n’est pas lui qu’il faut tuer, mais le chef du clan Ōkami, pour prendre sa place. Mais en plus du fait qu’il n’y a que Big Father qui l’a vu et donc sait à quoi il ressemble, c’est juste impossible de s’approcher de lui, avec sa bande chiens de garde.

 

_ J’y ai passé la journée, répondis-je.

 

C’était compliqué de former des lignes rassurantes alors que je ne parviens pas moi-même à ne pas être mort de trouille. Je me suis vite rendue compte que je ne pouvais pas cacher la réalité, la transformer par des tournures de phrases pour la rendre moins dure à supporter.

 

_ Tu vas assurer, m’encourage-t-il.

 

Notre brève conversation s’interrompt par l’ouverture des portes. Les nouveaux se font pousser à l’intérieur, jusqu’à faire face au bar, juste devant la scène.

 

_ Mettez-vous en ligne !, ordonne l’un des yakuza.

 

Je vois ces visages apeurés, perdus, totalement déboussolés. Je peux y lire leur désarroi, se demandant ce qu’ils fichent ici. Certains sont vraiment amochés, surtout le plus grand, aux cheveux légèrement décolorés. Néanmoins il a dû vite comprendre qu’ici, on ouvrait pas la bouche sans être invité à le faire. Ils s’exécutent. La pièce est toujours à moitié éclairée, sauf la scène évidemment, illuminée par ces spots blancs. Les lasers multicolores ne sont pas allumés, ainsi que la musique, mais ça, ce serait pour ma démonstration.

Big Father se place devant eux. Je le vois de dos mais je sais qu’il aborde le même sourire qui se veut rassurant, que j’avais vu lors de mon premier jour.

 

_ Bonjour. Je suis le patron de cet endroit. Vous travaillerez donc ici pour moi. Je peux voir que vous avez peur, mais vous n’avez pas à l’être. Ici, vous serez nourris et logés et payés. Votre travail consistera juste à satisfaire les besoins de nos clients, qui viennent ici pour se détendre. Si vous êtes ici ce soir, c’est parce que nous vous connaissons déjà. Nos travaillons avec la mafia de Tokyo, qui enquête sur les jeunes comme vous.

 

Il s’approche d’eux lentement, regardant leurs visages un à un.

 

_ Perdus. Au chômage. Sans domicile. Seuls. Peut-être même parfois abandonnés. Ici, nous vous offrons une nouvelle vie, la chance d’avoir un nouveau départ. Oh bien sûr, cela ne se fait pas sans un peu de souffrance, mais vos aînés vous aideront pour cela. Nos clients sont des hommes. Vous aimez ça ? Tant mieux pour vous ! Vous n’êtes pas de ce bord ? Vous allez vite le devenir, car on vous a choisis pour cela. C’est le seul travail que l’on peut vous donner. Vous pourrez demander conseil à vos senpai, ils sont là pour ça. L’un d’eux va d’ailleurs vous montrer à quoi consiste véritablement ce travail. Cela fait un an désormais qu’il nous a rejoint, et il est l’exemple même à suivre et avec des efforts, vous pourrez l’égaler. J’ai nommé Fairy !

 

Tant de mensonges en si peu de temps… Cet homme m’épatera toujours autant. Les lasers s’allument, la musique lascive démarre. Je jette un dernier regard à Tōdai avant de marcher vers la scène. Un des yakuza s’assoit dans le fauteuil le plus proche. Je dépasse les nouveaux, monte les deux marches, m’approche d’une barre et commence mon petit show. Je connais la musique par cœur, je danse sensuellement, faisant mon travail correctement. Je me laisse tourner autour de la barre, avant de plaquer mon dos contre. Suite à quoi je me penche légèrement, mettant en avant mon postérieur, puis me laisse glisse dessous en m’accroupissant. Je tiens compte des ordres de Big Father et offre un sourie à l’homme en face moi. Étant de profil face à lui, je pose les mains sur mes genoux, écarte-moi mes jambes, avant de me relever dans la même grâce.

 

_ Fairy !, cri enfin le yakuza.

 

Je délaisse alors la scène, et me dirige vers lui. Il m’attrape un poignet pour m’attirer à califourchon sur lui, ce que je fais. Il plante son regard vicieux dans le mien, tandis que je sens sa main glisser sur mes fesses. Je ne doutais pas qu’il profite de la situation. Néanmoins il ne faut pas perdre de vue que ce n’est qu’une démonstration, je ne vais pas vraiment faire ce qu’il attend. C’est pourquoi, alors qu’il tend la main pour m’attraper la mâchoire, je me dérobe, repose mes pieds sur le sol.

 

Cela suffit amplement à la compréhension. La musique s’éteint progressivement tandis je viens me poster à côté du patron. Désormais je regarde leur air ahuri, qui s’ajoute au flot d’émotions qui les traverse.

_ Bonsoir, je suis Fairy. Voilà en gros ce que vous allez faire désormais. La suite, vous la connaissez.

Je m’approche d’un pas vers eux, tentant d’être le plus rassurant possible.

_ Je ne vous cache pas que ce ne sera pas difficile. Mais c’est votre vie désormais. Et vous devrez faire avec. On s’y fait, vous verrez. Ça ne sert à rien de lutter, cela rend la chose encore plus difficile, et les conséquences sont à la limite du supportable.

Je tourne le regard vers Luster, accoudé au bar. C’est un homme assez effroyable, grand, à la silhouette élancée et au regard perçant. Il paraîtrait qu’il n’est pas venu de son plein gré, mais c’est dur à concevoir tant il est du côté du patron désormais. Les yakuzas le laissent tranquille lorsqu’il passe dans la rue, ainsi que Lynx. Pour être clair, si l’on était dans un établissement scolaire, ils seraient des surveillants, toujours derrière nous à surveiller ce que l’on fait. Ils patrouillent sans cesse, et gagnent le double que nous en ne s’occupant pratiquement plus des clients.

_ Ici, c’est un autre monde, vous pourrez renaître. Nous avons tout à portée de main, pas besoin d’aller dans le reste de la ville. Il y a une épicerie où vous trouverez tout ce dont vous avez besoin. Vous ne payer pas de loyer, mais il y a en revanche un impôt à payer à la maison Ōkami, propriétaire des lieux.

Je ne peux pas éliminer cette lueur de panique qui animent leurs regards. Elle perdurera encore longtemps.

_ Vous n’avez peut-être pas demander d’être là, mais il s’avère qu’ici vous servirez à quelque chose, plutôt que de se battre dehors à essayer de vous donner une vie. On a besoin de vous, c’est ce qui compte.

 

Le seul recours que j’ai trouvé est leur donner l’illusion qu’ils ont une importance capitale ici. Au fond c’est vrai que c’est un peu grâce à nous que ça tourne ici. Mais c’est soit ça, soit mourir. Certains préfèrent la deuxième option, trouvant que continuer à vivre de cette manière est pire que la mort.

 

_ Mais il faut bien vous mettre en tête que les gars qu’il y a autour de vous et les clients ne sont pas des tendres. Mais ceux qui sont au-dessus sont bien pires. Je vous demande alors de bien vous tenir. Je suis là pour vous épauler. Pour cela, Luster vous montrera où j’habite. Je lui cède la parole pour qu’il vous aiguille clairement comment votre vie va s’organiser ici.

 

Tournant de nouveau la tête vers lui, je lui laisse alors la place, me reculant de quelques pas vers le bar. Il s’approche alors, et je sens encore cette puissante aura qui émane de lui, même si cela fait un an que je le connais. Je n’écoute pas vraiment ce qu’il, trop occupé à ne pas perdre la face. Big Father se penche vers moi pour me chuchoter.

 

_ Tu aurais pu faire pire. Je te remercie.

 

En voilà une bonne. Il me remercie ? Je crois que ce n’est jamais arrivé. Bien sûr il n’est pas toujours aussi menaçant comme il l’était un peu plus tôt, il lui arrive de glisser quelques paroles gentilles, néanmoins jamais dénouées d’intérêt. Cela relève simplement de la manipulation, il tente sans cesse de contrôler nos esprits pour faire de nous de véritables pantins bien dociles, nous corrompre au plus profond de notre âme, comme le sont Lynx et Luster. Néanmoins, il n’a pas vraiment besoin de se donner cette peine. Si on veut survivre, on se tient à carreau, tout simplement.

 

C’est à quatre heures du matin que j’entame la lente marche jusqu’à mon appartement. Rude nuit, après avoir servi cinq clients. Je crois que c’est mon quota maximum. Les petites pierres du chemin de terre font quelques ricochets à mon passage, avant que je ne rejoigne la route goudronnée. La nuit est loin d’être calme, elle ne l’est jamais ici. On entend aux alentours le vacarme incessant du trafic de la ville, comme un écho. Puis on écoute des rires gras et bruyants, venant des habitations des yakuzas. Et il y a aussi ce fond musical provenant des différents bordels alentours. Et de temps à autres il y a des fusillades. Kaoku étant occupé par deux clans de yakuzas, forcément ça fait des étincelles. Parfois il y a des assauts, parfois des types bourrés qui font des missions kamikaze. Délaissant volontiers la rue, je monte les escaliers extérieurs de mon bâtiment pour rejoindre mon taudis. En haut des marches quelques secondes, scrutant cette forme noire devant ma porte plus loin. Ça, ça pue d’avance. Je sens venir le yakuza qui a envie de frapper sur quelque chose. J’entends des petits sanglots. Visiblement je me trompe, et je sais déjà ce que je vais découvrir sur le palier de ma porte. Je m’approche donc, ma vue s’affinant à chaque mètre. Le petit de tout à l’heure, qui se recroquevillait sur lui-même lors de la « cérémonie » des nouveaux, lève son visage ravagé de larmes vers moi. Il pleure comme si l’on avait tué toute sa famille devant ses yeux, et il a de quoi. La première nuit est toujours la pire. Je ne lui demande même pas ce qu’il y a et lui tend la main pour qu’il se relève, suite à quoi je l’invite à rentrer chez moi. Il ne pourra pas mettre de mots sur ce qu’il a vécu. Je vais le laisser pleurer un bon coup, puis je tenterai vainement de lui dire quelques mots rassurants. Je lui proposerai de dormir ici, il acceptera en étant à nouveau prit de sanglots. Il pleurera encore de longues heures, rongé par la souffrance de l’inhumanité cruelle de cet endroit.

Par Ravish Me le 6 mars, 2013 dans Chapitres 1 à 10

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Quatrième de couverture

L'intensité et la profondeur du firmament ancrés contre moi méritent toutes les guerres. J'ai cherché longtemps sans savoir où j'allais. Dans ces rues sales, j'ai retrouvé une pépite tintinnabulante qui m'a soulevé des âcres fonds. D'étranges symboles y étaient gravés, alors j'ai su. Les hurlements brisés résonnaient mais je voulais seulement redécouvrir ce ciel. En suffoquant, j'ai plongé dans tes yeux.

Ravish me

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