Navigation | Chapitre 3 : Routine en enfer

Chapitre 3 : Routine en enfer

Cela fait quelques années que le Galactic Romance est entré dans le trafic de drogue entre les mafieux et la maison Ōkami, pour proposer à ses clients quelques substances qu’ils apprécient tout en tirant leur coup. Cela fait monter leurs affaires, ramenant des bénéfices de la drogues mais aussi du sexe, du fait que les clients s’épuisent moins vite. Mais nous, nous ne voyons même pas la couleur de cet argent. Pour faire court les trois quart de notre paie va directement à la maison Ōkami, puis on doit tenir un mois avec le reste. La paie fluctue suivant les clients, leur régularité et leur importance, et aussi suivant notre implication dans notre travail et notre ancienneté.

En 1 an, tu as déjà tout vu, tout entendu, tout vécu. J’ai déjà servi un client important dans une des chambres en haut de l’escalier, plusieurs fois. Je suis déjà allé à la maison Ōkami par punition, seulement une fois, mais c’est déjà énorme. J’ai déjà tenté de m’enfuir, une fois.

Mais en 1 an, tu commences doucement à te dire que tu en as marre de vivre aussi pauvrement, que tu pourrais amasser de l’argent pour avoir un appartement un peu mieux, manger correctement et dormir sur tes deux oreilles avec une porte qui ferment à clé. Et pour gagner plus d’argent, tu te donnes à fond quand il y a des clients fortunés, pour lui taper dans l’œil et avoir un gros bonus sur ta paie. Mais bien sûr, tu n’es pas le seul à le faire, c’est une course où tu ne peux pas avoir d’amis parmi tes collègues. Et puis cela fait un an que tu es ici, les gens choisissent souvent la nouveauté par curiosité. Alors, dans ce cas-là, tu fais appel à l’aide des barmans, même s’ils sont un peu réticent au départ, pour qu’ils te conseillent auprès des clients.

 

C’est ma situation. Je déteste mon travail plus que tout au monde, il ronge ce qu’il peut y avoir de meilleur en moi, infectant mon âme profonde, mais je veux pouvoir vivre avec un minimum de confort. Ce n’est pas un choix que l’on fait par plaisir, seulement par résignation. D’ici quelques temps, le patron verra que je fais de mon mieux et me conseillera lui-même auprès des clients, jusqu’à ce que je devienne le meilleur objet possible, avant que je ne me fasse détrôner par l’un de mes collègues.

 

Les lasers découpent la salle, la musique lascive résonne à mes oreilles et mon corps s’ondule à son rythme. Je n’entends que les rires gras des clients, et demandent qu’on leur apporte un autre sachet de drogue. D’autres arrivent et on les débarrasse de leurs vestes et leur donnant la carte où figurent nos photos et nos noms, remise à jour avec l’arrivée des nouveaux. Mon nom se fait entendre, pour la troisième fois alors qu’il n’est même pas encore minuit. Il faut croire que ça fonctionne. Maintenant, il faut vraiment que je puise dans mon énergie pour servir le plus de clients possibles. Je ne finis qu’à quatre heures du matin, et si ça continue à ce rythme je pourrais servir une dizaine de clients, alors qu’en général ce n’est que trois ou quatre. Cela commencera à me rapporter un peu plus. Mais il faut que mon corps tienne toute la soirée.

 

 

Cela fait maintenant une semaines que les nouveaux sont arrivés. Ce n’est toujours pas la joie pour eux, mais ils effectuent leur travail convenablement. En dehors de ça, ils sentent qu’ils changent, qu’ils ne sont déjà plus les mêmes qu’autrefois, et que cette plaie sur leur cœur s’y intègre de plus en plus profondément, envenimant, intoxiquant tout sur son passage. Les plus fragiles d’entre eux continuent de m’attendre devant chez moi après le travail, ou au beau milieu de la journée. J’aurais aimé que l’on s’occupe ainsi de moi lors de mon arrivée, c’est pourquoi je leur consacre du temps, essayant avec leur aide de panser un peu leurs blessures physiques et psychologiques.

 

Et au travail, comme à cet instant, je leur montre silencieusement quelques astuces, suffisantes pour avoir des clients mais qui ne me prendront pas ma place. C’est comme ça ici, même en aidant les autres, il faut être assez égoïste. Néanmoins, je les abandonne, me dirigeant vers mon client. L’important est de ne pas penser à ce que l’on fait, voire même ne pas penser du tout. Le clients m’attrape le poignet et me tire violemment par terre devant lui, mes genoux cognant sur le sol, la demande est claire. C’est un homme environ au milieu de la quarantaine, cheveux grisonnant, rondouillard, au visage balafré par une cicatrice. Son regard est dur, son rictus aussi effroyable qu’une arme. D’ailleurs, je ne doute pas qu’il en cache une sous sa veste de costard. Je m’exécute donc, défaisant sa ceinture. Un coup de feu retentit, suivi d’un éclat de verre. J’écoute des cris de terreur, d’autres de rage. Le temps s’allonge, s’écoulant au ralentit. Je tourne la tête, plus lentement que je ne le voudrais pour regarder le reste de la salle derrière moi. Des yakuzas de la maison Tora, la maison adversaire à celle d’ Ōkami, déboulent dans la salle. Combien y en a t-il ? Trois ? Cinq ? Dix ? Je ne parviens pas à distinguer. Mon cœur va exploser. Mes jambes commencent à me relever d’elle-même. Je vois un type arriver vers la salle, désormais déserte, le reste de la troupe s’étant enfuit dans les vestiaires. Il me regarde, son revolver à la main, le braquant sur moi. Mon client pose sa main sur moi, pour me pousser mais il n’en a pas le temps. Un coup de feu retentit à nouveau, et le temps reprend son cours. Mon corps s’écrase derrière la banquette, à l’abri de celle de devant. Plusieurs autres coups de feu retentissent. Je tente de reprendre mes esprits en m’essayant, voyant vaguement les jambes de mon client. Pourquoi ne bouge-t-il pas ? Il est à moitié allongé sur la banquette. Mes yeux le parcourent jusqu’à sa tête, juste en face de la mienne. Un cratère dégoulinant de sang traverse son crâne. Ses yeux vides continuent de me regarder. Mon cœur loupe un battement, puis deux, avant de repartir à toute vitesse. Mon souffle devient désordonné, tandis que mon corps ne demande qu’à s’éloigner de ce cadavre. Je n’entends plus de coups de feu à présent. Je n’arrive pas à bouger. Mon corps est comme emplâtré, enraciné dans le sol, il ne réponds plus tandis que mes yeux ne quittent pas ce regard glacial et absent à la fois. Mon cri retentit alors, ne s’arrêtant plus. Big Father arrive précipitamment, s’arrêtant net face au corps. Il lâche un juron avant de se tourner vers moi.

 

_ Fairy ? Est-ce que tout va bien ?, me questionne-t-il avec une pointe d’inquiétude dans la voix.

 

Il s’agenouille à côté de moi.

 

_ On va te soigner ça !

 

Il saisit alors mon bras gauche. Il faut quelques secondes à mon regard pour se détourner du cadavre et examiner mon bras. Un trou similaire transperce ma peau et un jet de sang s’en écoule. Et alors, la douleur arrive. Je sens mon cœur battre de mon épaule à mon coude, si fort, tellement fort, comme si chaque coup était un choc de batte contre ma tête. Ma vue s’obstrue, se floutant par vagues. J’écoute d’une oreille les propos du patron.

 

_ La balle est ressortie, mais je crois qu’il y a une hémorragie. C’est le client qui a prit.

 

Les veines de ma tête vont exploser, comme corrompues par un poison qui les rongeraient. Mes paupières sont tellement lourdes que j’ai du mal à garder les yeux ouverts.

 

_ Reste avec moi Fairy, dit le patron.

 

Je sens que l’on me tire, puis que l’on me porte. Mon corps est trimbalé à travers la salle.

 

_ Les autres vont bien chef, juste quelques blessures superficielles.

 

Il ne répond rien, je n’entends que le crissement d’éclats de verre sous ses pas rapides et des exclamations de terreur. Je ne vois plus rien, à moins que l’on soit dans l’obscurité de la nuit. Mon corps est arrosé d’eau par gouttes. Il pleut, j’en déduis vaguement que nous sommes dehors. Son poing s’abat contre une porte incessamment.

 

_ Ōkami-sama ! Ouvrez !! Vite !!

 

Une autre voix retentit, je n’entends pas ce qu’elle dit.

 

_ Soignez-le s’il vous plaît ! C’est mon meilleur Dansaba !

 

Dansaba est un mot bien d’ici, c’est la fusion de Dansaa, danseur, et de Abazure, garce ou chienne. C’est ainsi que l’on nous nomme. Il ne fallait pas penser que mon patron s’inquiétait pour autre chose que ça.

On me transporte à l’intérieur tandis que je recouvre peu à peu la vue. On somme des gens d’aller plus vite. Mon corps est lâché sur un futon. Je distingue des gens au-dessus de moi.

 

_ Il perd beaucoup trop de sang. Vite, passez-moi le matériel ! Tu vas avoir mal petit.

 

Ce n’est rien de le dire. Alors que je sens que je défaille, une douleur sans nom tend tout mon corps. La seconde d’après, ma gorge se déchire dans un cri, mes talons frappe le matelas.

 

_ Tenez-le tranquille !

 

_ Fairy, il ne faut pas que tu bouges, me dit mon patron.

 

J’aurais bien voulu, mais je ne contrôle rien. Sa tête est au-dessus de la mienne, à l’envers. Je crois qu’il tient mes épaules. Son visage est la dernière chose que je vois avant de sombrer.

 

 

 

Lorsque mes yeux s’ouvrent à nouveau, il fait jour. Ou il y a de la lumière en tout cas. Je tourne le regard à travers la pièce pour essayer de reconnaître où je suis. Là-bas il y a une porte coulissante en papier, derrière laquelle la lumière du jour passe en un halo blanc. Il n’y a pas un bruit. Je crois n’avoir jamais autant apprécier le silence. Je dois toujours être à la maison Ōkami. Je me redresse difficilement, mon corps complètement engourdi. Je porte un regard à mon bras. La blessure est cachée par un épais bandage, à moitié dissimulé sous la manche d’un T-shirt blanc que je porte.

La soirée d’hier réapparaît par série de flash. Je ne me souviens pas de grand chose. Mais je vois encore cet homme, avec ce revolver pointé directement sur moi. J’ai senti mon cœur se soulever et mon corps s’immobiliser par la terreur. J’ai senti mon heure arriver. Lorsque j’ai atterri par terre, l’espace d’une seconde, je cru que j’étais mort. Les choses allaient beaucoup trop vite et je ne prends conscience de certaines choses qu’à ce moment. L’adrénaline ne m’a pas fait sentir ce cratère dans mon bras.

Et puis, il y a eu ce visage, juste en face de moi. Avec ce regard, dans lequel je pouvais voir la vie disparaître. Rien que d’y repenser, mon cœur repart de plus belles.

 

Le clan Tora. Ils contrôlent la zone sud de Kaoku, et il n’y a rien à envier là-bas non plus, de ce que j’ai entendu dire. Lorsqu’un homme rejoint une mafia, et plus spécifiquement un clan yakuza, il est normal de se faire tatouer le symbole du clan. Ici, une tête de loup recouvre le haut du torse des yakuzas, juste en-dessous des clavicules. Les membres du clan Tora, eux, ont leur tigre tatoué en long sur le visage, du front jusqu’au milieu de la joue en passant par la tempe. C’est ainsi qu’on les reconnaît.

 

Sortant de mes pensées, je remarque à côté de moi une bouteille d’eau et un bol de riz. Je ne réfléchis même pas et vide à moitié la bouteille avant de manger. Je ne sais pas quelle heure il est, ni quel jour nous sommes mais cela n’a pas grande importance. De l’autre côté du futon, il y a une petit pile de vêtement avec mes chaussures. Mon repas terminé je les enfile, puis je met les draps correctement, posant ma tenue précédente dessus. J’ai déjà bien trop abusé de leur hospitalité. J’ouvre la porte coulissante et plisse les yeux face à tant de lumière. Le soleil de juin au réveil me provoque un bref étoudissement.

 

_ C’est une belle journée, n’est-ce pas ?, fait une voix à côté de moi.

 

Je m’habitue peu à peu à la lumière. et vois à ma droite un vieil homme assez petit. Ses longs cheveux gris sont attachés en une natte qui tombe dans son dos. Il porte un yukata rayé gris et bleu pâle, usé aux manches. Son visage est certainement l’un des plus amicales qu’il m’ait été donné de voir ici.

 

_ Vous êtes celui qui m’a soigné ?, ai-je poliment demandé.

 

_ C’est exact. Tu aurais pu y passer, petit. La balle t’a déchiqueté les muscles, ton os n’a pas été touché mais ton artère, si. J’ai arrêté l’hémorragie et ça devrait aller à présent.

 

Il regarde à nouveau face à lui. Il n’y a qu’une petite cour de terre, délimité par un mur au fond. Même si le bâtiment a une architecture plutôt traditionnelle, il y a des choses qui ne vont pas ensemble. Ce serait comme taguer le mur d’une grande entreprise.

 

_ Tu sais petit, quand je m’installe ici et que je regarde devant moi, je ne vois que le sable blanc de mon ancien ryokan dans les montagnes. J’écoute le Shishi Odoshi qui rythme le temps, ou l’eau, c’est à toi de décider. Je sens le délicat parfum des fleurs de lotus. Et je me sens chez moi, sourit-il.

 

Je tourne de nouveau mon regard sur la cour. Je ne vois rien, rien d’autre qu’une terre foulée et trouée et un mur gris fissuré par le temps, dont le crépi s’est effondré à quelques endroits. Quelques impacts de balles dans la pierre complètent le tableau.

 

_ Tu ferais mieux de partir, petit, fait-il d’un voix plus sombre.

 

Je le regarde à nouveau, constatant qu’il a perdu son sourire. Je sens un profond respect m’envahir. Cet homme parvient à conserver une part d’imagination pour ne pas devenir totalement fou, comme ayant encore un espoir de revoir son paysage. Cela peut lui donner un peu de réconfort face à tant de médiocrité et de cruauté. Néanmoins, la réalité finit toujours par réapparaître, et gâcher le tableau, le détruire et le remplacer.

Parfois je me perds aussi dans le rêve, m’enfuyant loin d’ici, m’imaginant dans un champ où il n’y aurait rien à l’horizon hormis la simple tranquillité. Cependant, il faut vite revenir à la réalité, pour ne pas être trop déçu.

 

_ La douleur ne va pas s’estomper avant plusieurs jours. Je t’aurai bien dit de te reposer, mais je doute que tu le puisses.

 

Mon visage se ferme à son tour. Effectivement. Ce ne serait pas la première fois que l’on oblige un homme comme moi à travailler alors qu’il est blessé. Néanmoins, dans la plupart des cas, on abrège les souffrances de manières brutales. Ecsta.

Je me tourne totalement vers lui et m’incline à quatre-vingt dix degré.

 

_ Merci beaucoup.

 

Grâce à lui, ma vie est sauve. Je le dois aussi à Big Brother qui a tenu à ce qu’on me soigne. Et à moi, pour avoir bien travailler et ce qui m’a donné cette petite nuance d’importance qu’à ma vie auprès du Galactic Romance. Mais c’est certainement aussi une question de chance : si la balle m’avait brisé l’os, je ne pense pas que l’on m’aurait soigné, car j’aurai été résigné à avoir un plâtre disgracieux, donc ne pas pouvoir travailler, donc être inutile ici, ce qui est un véritable problème. Néanmoins, ma vie n’est pas si précieuse pour moi. Mais ça, c’est une autre affaire.

 

Je traverse la route de terre pour rejoindre le Galactic Romance, juste en face de la maison Ōkami. L’une des portes vitrées a éclatée. J’écoute comme un écho les pas de Big Father qui marchait dans du verre, et je pense en avoir trouvé la cause. Plusieurs yakuzas en déballe une neuve à l’entrée, me jetant des regards inquiétants, reportant la faute sur moi s’ils doivent faire une tâche aussi ingrate pour eux. J’entre dans la salle, sans relever d’aucune sorte que ce soit. Il n’y a pratiquement personne. C’est vrai qu’en journée, c’est assez désert, mais je n’ai pas eu beaucoup l’occasion de voir cela.

 

_ Fairy !

 

La voix de Tōdai retentit de derrière le bar. Il était en train de ranger les verres sur les étagères du dessous avant de surgir tout à coup dans le décor. Ni une ni deux, il fait le tour du bar pour me serrer une seconde dans ses bras. La douleur de la blessure se réveille d’un coup brusque, et il s’écarte tout aussi rapidement en s’excusant, confus.

 

_ Tu as eu tellement de chance ! Quand le patron t’a porté à travers la grande salle, on a vraiment cru que tu étais mort ! C’était vraiment effrayant.

 

_ Pourtant tu as déjà vu tout ça. J’ai survécu, mais ce n’a pas été le cas de tout le monde. Je ne pensais simplement pas que ce serait moi au milieu de la fusillade.

 

Ses sourcils se froncent peu à peu, visiblement en désaccord avec ce que je viens de dire.

 

_ On a vraiment eu peur pour toi, Fairy. Tu es chanceux d’être encore en vie. Que tu le veuilles ou non, on tient à toi. Si tu meurs, ce sera différent que si c’est quelqu’un que l’on ne connaît pas. Ceux qui sont morts restent toujours dans mon cœur.

 

Je baisse les yeux, déviant son regard. Il ne faut pas s’attacher Tōdai, c’est dangereux pour nous. La mort peut survenir très vite, et nous n’avons pas besoin de nous faire plus de peine que notre cœur en éprouve déjà.

 

_ Tu te fais trop de mal pour pas grand chose, Tōdai. Je finirai par crever ici, et avant toi. Tu ferais mieux de t’y préparer dès maintenant, ça te fera ça de moins à encaisser plus tard, fis-je un ton en-dessous.

 

A l’expression de son visage, je sens qu’il aimerait élever la voix, mais change d’avis à la dernière seconde, jugeant certainement que ce serait pas malin, vu mon état. Néanmoins, je préfère que ce soit lui qui me crie dessus que n’importe quel autre personne ici.

 

_ Tu es infernal, Fairy.

 

_ Je me protège seulement. Tu devrais en faire autant.

 

_ Dans ce cas pourquoi acceptes-tu de me parler si c’est pour me jeter la fois d’après ?

 

_ Pour me souvenir du son de ma voix ?

 

Je reste une seconde interloqué par ce que je viens de dire. Mon ton n’était pas sérieux, je plaisantais, évidemment. Mais… Cela n’est pas arrivé depuis… Depuis un temps que je ne peux pratiquement pas calculé. Je constate que lui-même n’en revient pas. Puis au bout de quelques secondes, un sourire fend son visage avant de lâcher un rire sonore. Moi-même j’aborde un rictus, néanmoins plus discret. Cela m’arrive quelques fois avec lui, lorsqu’il tente de me changer les idées en faisant des blagues. Néanmoins c’est la première fois que je me prête au jeu.

 

_ Tu vois quand tu veux !, me répond-t-il.

 

Sentant un brin de gêne s’emparer de moi, je détourne le regard. Par malheur, il se pose sur la scène du crime. Il n’y a désormais plus rien. Mais je sens encore toute la violence à cet endroit, comme s’il était maudit.

 

_ Fairy, enchaîne-t-il d’une voix plus calme, lorsque Big Father t’a trouvé, tu avais une tête à moitié explosée et ensanglantée à quelques centimètres devant toi. Si tu as besoin d’en parler, n’hésite pas. Tu sais que tu peux compter sur moi

 

Un flash secoue mon système cérébral. Son visage serpenté de sang, ce regard braqué sur moi, et la chair visible de son crane. Tōdai aborde désormais un air désolé et compatissant. Je comprends qu’il veut m’aider et je sais que cette image va me hanter un certain moment. Je pense qu’il n’est pas raisonnable de refuser.

 

_ Oui, bien sûr…

 

J’ai déjà vu la mort, à de nombreuses reprises. Ici, c’est elle la reine et emporte qui bon lui semble. J’ai vu des cadavres. Mais jamais d’aussi près. Et puis cet homme était avec moi quelques secondes avant, je me pliais à ses ordres. Et puis, plus rien.

 

C’est sur ces mots que je quitte Tōdai, à la recherche de Big Father. Je me dois de le remercier pour mon sauvetage. Même si ma vie n’est égale à lui qu’à du profit, je dois dire que lorsque j’écoute sa voix résonner encore dans ma tête, cela fait du bien d’y percevoir de l’inquiétude. Et même de savoir qu’il y a des gens qui se sont inquiéter de ma santé. Je le trouve, ainsi que sa femme dans la petite salle de réunion à côté des vestiaires. Quelques feuilles de papiers sont étalées sur la table, visiblement ils sont en plein bilan. Big Father tourne la tête vers moi.

 

_ Oh tu es là !

 

Rapidement, je m’incline une nouvelle fois et dit d’une voix vive :

 

_ Merci beaucoup patron. Grâce à vous ma vie est sauve. Je suis désolé de vous avoir causé du tord. Je guérirai vite, mais surtout j’aimerais reprendre le travail dès ce soir. Je peux facilement cacher ce bandage. Après quelques heures de sommeil encore, je serais au mieux de ma forme.

 

Il se lève de sa chaise pour venir jusque devant moi.

 

_ Redresse-toi Fairy.

 

Je m’exécute.

 

_ Tu es un bon garçon, sourit-il. Tu es courageux, ce n’est pas donné à tous. Tu ne feins jamais la maladie et tu ne t’es jamais mutilé le corps pour ne pas venir ici. Tu es un fidèle Dansaba et j’aimerai en avoir plus comme toi.

 

Je ne réponds rien, je hoche simplement la tête, apeuré à l’idée que si je prononce un mot, la situation se renverse complètement, comme c’est arrivé tant de fois.

 

_ C’est encore mieux quand c’est toi qui demande de travailler plutôt que l’on te force à venir ce soir. Tu sais, je suis ravi de voir que tu prends en compte mes avertissements désormais. Cela fait une semaine que tu sers tes sourires à tous les clients. Et les affaires marchent mieux.

 

_ Si je peux me permettre patron, c’est parce que mon travail n’est pas si infâme que cela. Ça me plaît désormais. De plus, j’aimerais pouvoir me payer un meilleur appartement, c’est pourquoi je travaille dur pour avoir de l’argent.

 

Non, je déteste ça tout autant qu’avant. Enfin, ce n’est pas tout à fait juste, non. En vérité, je le hais plus que tout au monde, et cela va en s’empirant. Mais il faut savoir se mettre en avant, par rapport aux autres, se démarquer pour gagner.

 

_ Je fonde beaucoup d’espoirs sur toi Fairy, me répond-t-il.

 

Suite à quoi, il retourne à son siège, face à sa femme, qui n’a pas relevé la tête depuis que je suis arrivé.

 

_ A ce sujet, l’une des têtes les plus gradées de la mafia vient dans un mois, après un voyage. Il prendra une chambre, après toutes les recommandations que ses collègues lui ont donné du Galactic Romance. Je te conseillerais auprès de lui, Fairy. Je pense que tu es un fruit parfaitement mûre pour cela, et qu’aucun autre ne conviendrait véritablement. S’il te choisit, tu n’as pas intérêt de me décevoir.

 

_ C’est beaucoup d’honneur, patron. Je ne vous décevrez pas.

 

Dès qu’il s’intéresse de nouveau à ses fiches, je tourne les talons. L’un des têtes les plus gradées de la mafia ? Je me sens nauséeux. L’effroi s’empare de moi. Les invités fortunées sont souvent inoffensifs. Mais les types de la mafia sont des dangereux, beaucoup plus que les yakuzas d’ici. Trois de ceux qui sont arrivés en même temps que moi y ont laissés la vie. Toute cette mort qui tourne autour de moi me donne un mauvais pressentiment.

 

Par Ravish Me le 10 mars, 2013 dans Chapitres 1 à 10

Laisser un commentaire

Quatrième de couverture

L'intensité et la profondeur du firmament ancrés contre moi méritent toutes les guerres. J'ai cherché longtemps sans savoir où j'allais. Dans ces rues sales, j'ai retrouvé une pépite tintinnabulante qui m'a soulevé des âcres fonds. D'étranges symboles y étaient gravés, alors j'ai su. Les hurlements brisés résonnaient mais je voulais seulement redécouvrir ce ciel. En suffoquant, j'ai plongé dans tes yeux.

Ravish me

Histoires d' E/elles |
Jexist |
Bogossgayblog |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Bulb12honey
| Emiliogpkv
| Carinepadovana