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Chapitre 4 : Thou shalt love thy neighbour

Les jours passent, les dégâts sont déjà réparés, et c’est comme s’il ne s’était rien passé. Comme à chaque fois. Sauf que maintenant mon sommeil est envenimé de cauchemars, d’images terrifiantes, que je ne suis pas prêt d’oublier. Et lorsqu’elles apparaissent, je sens mes muscles se contracter et mon bras me lancer affreusement. Les antidouleurs me permettent de ne pas trop souffrir et je prends soin de ma blessure en changeant le pansement tous les deux jours. La vieille m’a noué un foulard blanc autour du bandage le lendemain soir, pour travailler.

Cela fait deux semaines que la fusillade a eu lieu, mais parfois, je sens mon cœur s’accélérer lorsque je tourne le dos à la porte d’entrée du Galactic Romance, de peur de me faire surprendre une nouvelle fois. Je ne comprends toujours pas. Ce n’est pas la première que ça arrive, et pourtant j’ai toujours réussi à m’échapper à temps. A ce moment-là, mon corps ne répondait plus, je suis resté planté là, à regarder mon agresseur sans rien faire.

Tōdai voit tout ceci, et vient me voir plus régulièrement, se faisant remonter les bretelles tous les jours pour cela, mais je sais qu’il ne peut pas s’en empêcher. Si bien qu’à force de passer plus de temps avec lui, je sens ce goût de danger lorsqu’il vient vers moi. Il ne faut pas que je m’attache, mais il m’arrive de me sentir fébrile à sa présence, comme s’il devenait mon seul lien à la rationalité. Je pensais vraiment ne plus pouvoir être capable d’éprouver de l’affection pour une personne après le déchirement de la mort d’Ecsta. Cela remonte à un an, et même si je ne l’ai pas connu très longtemps, je l’imagine toujours à côté de moi dans les vestiaires, à essayer de détendre l’atmosphère. J’aurai aimé qu’il sache à quel point il m’a aidé, même si je pense qu’au fond de lui il s’en doutait un peu.

 

Les antidouleurs m’endorment un peu, à moins que ce soit le manque de repos, que je n’ai pas eu le loisir d’avoir complètement. Néanmoins ce soir, il n’est que une heure du matin, et je commence déjà à fatiguer. Je sens que ma danse en pâtit, et que moins de clients crient mon nom. La tête commence à me tourner, et je me stoppe soudainement, me tenant à la barre pour ne pas verser. Tout autour de moi tourne, beaucoup trop vite. Ma vue est gênée par des milliers de petits noirs. Je sens que mon point d’équilibre bouge et manque de m’effondrer plusieurs fois. Je respire lentement, expirant fortement pour me calmer. Ça va bien aller, ce n’est qu’un petit coup de barre, il faut que je me ressaisisse. Mon sommeil sera plus lourd après mon travail et je récupérerai.

Des clients commencent à me huer, me demandant de quitter la scène. Il faut que je me remette au travail, mais rien que de faire un pas réenclenche ma migraine. Ma main glisse sur la barre, je sens mon corps se perdre dans l’espace, je ne sais plus où je suis, jusqu’à ce qu’un mur se plaque sur mon corps. Les yeux à demi-ouverts, je vois le bar plus loin, me rendant compte que je suis par terre en réalité. Ma tête me lance affreusement. Je vois Tōdai s’éjecter de son poste de travail pour accourir jusqu’à moi. Mes yeux se ferment. Qu’est-ce qu’il se passe encore ?

 

Lorsque je reprends connaissance, je suis dans la salle de réunion.

 

_ Ah ! Il se réveille déjà Monsieur.

 

Je vois Big Father se pencher au-dessus de moi. Je crois que je suis allongé sur la table. Il me demande si tout va bien, sourcils froncés. Je hoche positivement la tête.

 

_ Big Father, je vous demande la permission de le ramener chez lui. Il manque visiblement de repos et d’un alimentation suffisante pour reprendre des forces. Je ne l’ai jamais vu aussi pâle, son corps a besoin de vitamines. Je paierai de ma poche, monsieur, pour qu’il se sente mieux. Dès demain soir, tout sera arrangé.

 

Les demandes de Tōdai font soupirer Big Father. Lentement je me lève sur les coudes, mais le barman me conseille doucement de ne pas trop en faire et de rester couché.

 

_ Il n’a pas finit son travail. Il y retourne, répond-il sèchement.

 

_ Loin de moi l’idée de vous contredire Monsieur, mais il n’est pas en état. A peine aura-t-il eu le temps de poser un pied sur la scène qu’il retombera aussi sec dans les pommes. Les clients ne vont pas apprécier, vous avez entendu comme moi leur mécontentement tout à l’heure.

 

Un silence s’installe, Big Father réfléchissant à mon avis. Je me suis de nouveau allongé sur la table, ayant senti de nouveau tout tourner autour de moi. Qu’est-ce qu’il lui prend de me défendre ainsi ? Je peux me débrouiller seul… Enfin, une fois que j’aurais retrouvé les esprits.

 

_ D’accord. Ramène-le chez lui et occupe t’en. Je le veux en pleine forme demain soir, sans faute. Dégagez.

 

Puis je l’écoute s’éloigner. Tōdai vient près de moi et je peux sentir son parfum démodé, légèrement poivré et frais. Il paraît plus vieux de part son apparence et cette fragrance vieillotte, néanmoins il me semble qu’il débute à peine se trentaine. Son visage est marqué par le souci, la frustration, la colère… Cela creuse son visage avec quelques rides, mais lui enlève rien de son charme. C’est un bel homme, plein de charisme, je ne peux pas la nier. Son envie de plaisanter, de tout prendre à la légère, de détendre l’atmosphère comme il peut me tape souvent sur les nerfs, néanmoins plus les semaines passent, en ce moment, plus cela m’attire vers lui. Un an que je suis là, douze mois, et ce n’est dernièrement que je lui adresse vraiment la parole. Lorsque je vois tout ce qu’il tente de faire pour m’aider, je me sens parfaitement ingrats, coupable face à toute l’indifférence que je lui ai donner en retour. Et pourtant, il t encore cette petite voix dans la tête qui m’ordonne de ne surtout pas m’accrocher à ce sentiment d’amitié qui naît en moi, que cela me fera plus souffrir qu’autre chose. 

 

Mes yeux s’ouvrent à nouveau sur son visage. Il est inquiet, ses traits sont tendus, tirant sur son visage.

 

_ Tu as fini ta journée Fairy. Tu vas pouvoir rentrer chez toi.

 

Que croyait-il ? Que je n’étais pas là les deux dernières minutes et que je n’avais pas suivi la conversation ? Ou bien dit-il ce la pour se rassurer lui-même ? Il prends tout ça beaucoup trop personnellement, je suis simplement tombé dans les pommes comme cela peut arriver à n’importe qui. 

 

_ Je vais t’aider à te changer si tu veux, dit-il, plein de bonne volonté.

 

Je commence à me relever, lentement, m’asseyant sur le bord de la table, je lui fait signe que tout va bien, suite à quoi ma tête tourne affreusement derechef. Je manque de verser en avant, il me rattrape aussitôt. 

 

_ Laisse-moi t’aider Fairy.

 

Je n’ai pas le temps de répondre quoique ce soit que je me retrouve dans ses bras, en lévitation au-dessus du sol. Il avance vers les vestiaires. Il cache bien sa force, il parait si fin, et bien que je sois très mince, ça ne m’empêche de peser une cinquantaine de kilos. Il me pose délicatement  sur une chaise, et va me chercher mes vêtements.

 

 

Quelques minutes plus tard, mon bras autour de ses épaules pour m’aider à marcher, sur le sentier terreux de la grande rue. Ma tourne tourne moins, je sens delà fatigué s’estomper peu à peu, mais ne me fait pas prier pour m’appuyer sur lui.

 

_ C’est une belle nuit d’été, dit-il après un silence.

 

Il n’a pas tord, l’air doux et ambiant de la nuit est agréable. Il n’y a aucun coup de feu, personne dans les rues, tout le monde occupant tous les bordels alentours. Le silence n’est perturbé que par nos pas.

 

_ Oui, répondis-je. 

 

J’ai beau réfléchir, je ne me souviens de la dernière fois où je me suis senti paisible comme à ce moment.

 

_ Tu sais Fairy, j’ai quelques moyens, tu peux me demander si tu as besoin de quelque chose. Ça m’arrive assez souvent d’avoir quelques centaines de yens à la fin du mois.

 

_ Ça ira, mais merci. Je ne veux rien te devoir ensuite, lui retournais-je aussitôt.

 

Je ne veux de cet élan de compassion. L’argent te tient en vie ici, il en a aura besoin à un moment où à un autre, qu’il ne me la fasse pas celle-là.

 

_ Je n’en ai pas l’utilité et ça te serait profitable visiblement. Ce n’est pas pour rien si tu t’es effondré sur le sol tout à l’heure. Je sais que tu veux faire des économies, mais il ne faut pas pour autant que tu arrêtes de manger. Ou en tout cas si peu pour que tu sois en tel manque de vitamines. Tu as besoin des force pour réparer ta blessure, tu as besoin de fer et donc de viande. Donc tu as besoin de moi. Ne me jette pas comme ça Fairy.

 

Son air est très sérieux, son ton presque dur ou en tout cas autoritaire, ce qui me laisse penser que ça ne sert à rien de refuser puisqu’il ne lâchera pas l’affaire aussi facilement.

 

_ Tu ne le devras si c’est ce qui t’inquiètes, je t’offre mon aide et n’attends rien en retour de ta part.

 

Suis-je donc tombé sur un alien ? Comment peut-il m’offrir ça, comme ça, comme un élan de bonté sincère ? Cela fait bien longtemps que l’on ne m’a pas traité si gentiment. 

En vérité, je doute que ce soit déjà arrivé, même pendant mon année de fac. Je voyais du monde, beaucoup mais on ne me considérais pas aussi bien. On ne me connaissait pas et on ne s’en donnait pas la peine, de ce que je me souviens en tout cas.

 

_ Merci, je réponds enfin après un silence tendu.

 

Je lui indique aussitôt mon bâtiment, lui informant que mon état s’améliore. Après l’effort des marches, il me fait asseoir sur mon futon à même le sol. 

 

_ Je reviens, je passe chez moi rapidement, je suis là dans deux minutes, me sourit-il.

 

Allons bon, je vais avoir droit à de la viande dès ce soir. Bœuf, poulet,… Je ne me souviens même plus de leur goût. Même avant que je sois à Kaoku, je n’en ai que très peu manger pendant mes deux années à la recherche d’un boulot stable, n’ayant pas toujours les moyens de me payer un mer aussi fameux et coûteux. 

Comme il l’a dit, il revient au bout de deux minutes, essoufflé. A-t-il couru ? Je veux bien que mon état n’est pas olympique, mais je ne vais pas perdre connaissance de nouveau. Il est peut-être encore plus inquiet que je ne le pensais. Ses mains sont cachées derrière son dos et un large sourire étire ses lèvres. Qu’est-ce qu’il lui prend tout à coup ? Il ne dit pas un mot et tire une de ses mains de derrière son dos pour me montrer un plaque de polystyrène sur laquelle est emballé dans du cellophane deux steaks de bœuf. Je ne peux m’empêcher de sourire face à toute l’émotion qui monte en moi. Il y a encore quelques minutes, je n’en avais rien à faire, et pourtant à ce moment l’émotion est tellement forte que je serai prêt à pleurer. La viande est bien rouge, tendre et donne l’eau à la bouche. Je crois que je n’ai jamais été si heureux de voir de la viande et ne pensais pas que cela me manquait autant. Il en lâche un faible rire, se moquant peut-être de la tête que je fais. 

Puis il me montre sa seconde main, brandissant fièrement une bouteille de sake devant moi. La joie me quitte pour laisser place à l’étonnement le plus total. Je n’en reviens pas. Est-ce qu’il me propose de boire ? Mais, est-il fou ou complètement crétin ? Je suis sous traitement médicamenteux, et même, je travaille demain soir et lui aussi. Qu’est-ce qu’il croit ? Il est inconscient ?

 

_ Ca te dit ?, me fait-il, avec toujours ce sourire collé au visage.

 

_ T’es sérieux là ?

 

Il s’avance vers moi, posant la bouteille à côté du matelas, s’accroupissant devant moi.

 

_ C’est juste pour se détendre, répond-t-il avec amusement, se changer les idées, penser à autre chose ! On est pas obligés de finir la bouteille. Tu as en as tout autant besoin. Tu es fatigué, tu ne dors presque pas…

 

_ Cela ne te concerne pas, je le coupe sèchement.

 

_ Mais je le vois, je vois comme tu manques de t’endormir dans les vestiaires. Tu vas t’attirer des problèmes, et tu sais que tu n’en as pas besoin. Je te propose une bonne soirée où on parlera de tout et de rien et où l’alcool t’aidera à bien dormir !

 

Bon. Ses arguments sont convaincants, je dois bien l’admettre. Et puis ce ne sont que des antidouleurs, l’alcool n’a pas d’effet dessus.

 

_ Et elle vient d’où ?

 

Comme il dit, je ne veux pas de problèmes. S’il a volé cette bouteille quelque part, je ne veux pas être mêlé à ça. 

 

_ C’est la mienne, je l’ai achetée, me rassure-t-il.

 

Acheter ? Lorsque que je vais au cobini, je suis toujours estomaqué devant le prix des bouteilles d’alcool. Il parlait de moyens, je crois que je commence à saisir le chiffe. Je ne sais pas depuis combien de temps il est ici, mais cela doit faire longtemps.

 

Il prépare le repas, grâce à ma plaque chauffante électrique. Nous dégustons son festin, si bien qu’il se perd dans son monologue vu que je ne répond plus, trop fasciné par le goût nostalgique et succulent de la viande que je dévore. Suite à quoi il nous sert deux verres et continue de parler de tout et de rien, de la météo, de l’Histoire, des pays occidentaux, des femmes, de ses voyages. Je l’écoute avec beaucoup d’attention, me nourrissant de ses paroles qui ne concernent en rien cet endroit, et ce jusqu’à ce qu’un échange ait lieu.

 

_ Tu as quel âge, en fait ?, lui demandais

 

Il est vrai que je n’ai jamais réussi à lui donner un âge. Il paraît jeune, mais son visage est tant marque que cela me laisse dans le doute.

 

_ J’ai trente-deux ans, mon anniversaire est dans deux mois.

 

_ Et ça fait combien de temps que tu es là ?, je continue sans lui laisser le temps de dire quoique ce soit d’autre.

 

Il me faut une réponse, je me pose la question depuis la première fois qu’il m’a adressé la parole. Il garde le silence quelques secondes, comme frappé par un mauvais sentiment mais ne perd pas le faible rictus qui étire ses lèvres.

 

_ Cela fait huit ans.

 

Un ange passe. Je reste pétrifié. Mes pensées s’embrument. Huit ans ? Huit années ? Je ne le crois pas. Non ce n’est pas possible. Ce n’est pas humain. Et même si c’était le cas, ça aurait du le bouffer, il ne devrait pas être si gentil aujourd’hui, il devrait être rongé par le désespoir, traumatisé, ou je ne sais quoi mais il ne devrait pas paraître être si humain.

Je ne le vois pas du tout de la même façon, comme si cette révélation avait anéanti le peu que je savais à son sujet. Des milliards de questions tourbillonnent dans ma tête. 

 

Après quelques secondes de silence, il ouvre la bouche pour briser la glace 

 

_ Je comprends ton désarroi. Ce n’est pas la première fois qu’on me le demande, Fairy, et je peux répondre à toutes tes questions. Tout d’abord, non je ne suis pas heureux, oui j’ai tenté des choses pour sortir mais comme tu le vois ça n’a pas marché et j’ai de bonnes cicatrices à te montrer si tu ne me crois pas. Je hais chaque personne ici, sauf toi et les autres, Fairy. Tu peux me trouver chanceux, du fait que je passe toutes mes nuits derrière le bar, à ne servir les clients qu’avec des verres d’alcool. Mais si tu savais à quel point cela me fait mal de vous voir souffrir sans ne rien pouvoir y faire. C’est un triste spectacle de pantins que l’on agite sous les rétroprojecteurs… Tu sais, j’ai essayé d’en aidé beaucoup. Mais soit ils finissaient par craquer, soit ils se faisaient avoir et étaient abattu comme du bétail… Cela fait longtemps que j’ai perdu espoir Fairy. Mais cela ne m’empêche pas d’essayer de prendre soin de vous, autant que je le peux. Je n’ai jam…

 

Il s’arrête au beau milieu de sa phrase, passant son bras autour de mes épaules pour doucement m’attirer contre lui. Je ne camoufle pas mes sanglots. Cela fait plusieurs phrases que des larmes ravagent mes joues. Je le connais assez pour savoir qu’il s’était attaché aux personnes qu’il a tenté de sauver, et qu’il a du les voir mourir… Je sens sa cage thoracique se secouer à son tour, ainsi que sa respiration haletante.

 

_ Tu sais, continue-t-il avec la gorge écrasée de sanglots, j’allais me marier et… peut-être même être papa.

 

Plus aucune pensée ne traverse mon esprit, hormis cet élan d’émotion et de compassion qui me font verser tant de larmes. 

 

Ce n’est qu’une paire d’heures plus tard que je me retrouve allongé sur le futon, puis que j’écoute ma porte se fermer. Très bien, Tōdai, soyons amis. C’est sur cette décision que je sombre dans le sommeil.

Par Ravish Me le 9 avril, 2013 dans Chapitres 1 à 10

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