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Chapitre 5 : A la croisée des chemins

Comme toujours, il se passe des choses à Kaoku, qui penchent souvent sur les extrêmes, des choses qui ne se passent jamais à si grande échelle dans le reste de la capitale.

 

À cet instant, j’aime croire que sous la pluie battante, une jeune femme attend son prétendant dans les rues éclairées de Shibuya. Cela ferait déjà une heure qu’elle l’attendrait, et elle se laisserait volontiers bercée par la tristesse qui commencerait à la ronger. Ses cheveux légèrement décolorés en un magnifique châtain chocolat luirait de milles couleurs sous les ravissantes bannières des boutiques, mais le tambourinement incessant des gouttes d’eau s’écrasant sur son parapluie lui donnerait un peu la migraine. Puis enfin, elle reconnaîtrait une silhouette, plus loin, surmontée d’un manteau de cuir, typique des gosses de riche qui veulent se donner un air de rebelle. Bien sûr, c’est ce qui l’aurait fait craquer au premier regard, car ainsi elle penserait qu’il pourrait la protéger. Mais leur relation serait difficile car il aurait toujours cet air parfaitement détaché, comme s’il n’en avait rien à faire. Mais c’est à ce rendez-vous qu’il lui avouerait ses vrais sentiments. C’est ainsi que leur aventure commencerait.

 

Mais ici, il ne peut rien n’y avoir de ce genre. Il n’y a pas assez de place pour cela. Néanmoins, un scandale vient perturber toutes mes théories. 

 

_ Attends, reprends tout dans l’ordre s’il te plaît.

 

Tōdai recommence alors son récit. Depuis quelques jours, il vient parfois chez moi et nous discutons de choses et d’autres.

 

_  Copper et l’autre brute de yakuza avaient une histoire ensemble, depuis plusieurs mois apparemment. 

 

Mon air incrédule l’incite à poursuivre.

 

_ Le membre d’Ōkami a menacé le client avec une arme, mais un de ses supérieurs l’a intercepté à temps. Les deux ont été envoyé à la maison Ōkami. Je crois que le yakuza à été confié aux mains de Fukusachō. Sa mort sera un véritable supplice.

 

Ça, ça ne fait aucun doute. Fukusachō est le bras-droit du grand chef, il parle en son nom et exécute chacun de ses ordres. Il vient assez régulièrement au Galactic Romance, pour vérifier si tout se déroule convenablement. C’est un homme plein de charisme, un visage bien taillé avec un regard profond. Je ne l’ai jamais vu à l’œuvre, mais j’ai entendu que ce n’était pas beau à voir, comme par exemple lorsqu’il a coupé la langue d’un de ses propres hommes parce qu’il avait osé l’interrompre lorsqu’il parlait. Je ne lui ai jamais parlé mais certaines de ses paroles m’ont déjà été adressées, lors de mon passage â la maison Ōkami. 

Frissonnant en me remémorant cela, je lui réponds :

 

_ Mais comment a-t-il pu éprouver quelque chose pour ce type ? Il se fait sans cesse maltraiter !

 

_ Se « faisait », me rectifie-t-il, cela m’étonnerait qu’on le revoie un jour. Et pour te répondre, tu connais le syndrome de Stockholm ? Il s’avère que le yakuza est celui qui l’a enfermé chez lui pendant une semaine, entre son arrivée à Kaoku et son intégration au Galactic Romance.

 

Je reste silencieux quelques secondes. On peut dire que c’est la dernière chose à laquelle je m’attendais. Un dansaba qui s’éprend d’une de ces brutes épaisses… 

 

_ Ce n’est pas la première fois que cela arrive, je dirai même que c’est assez courant. Je me souviens même d’une fois où Big Father avait laissé couler, et le couple se montrait au grand jour sans s’inquiéter de quoi que ce soit… Jusqu’à ce que le yakuza pète un câble à force de voir son petit ami se faire traiter de cette manière par les clients. Il y a eu une vraie fusillade ce jour-là par contre, de courte durée. Le type a tiré une balle dans le crâne du client. Big Father lui en a retourné une, ainsi qu’à son petit ami.

 

Au moins les choses sont claires désormais. Ce genre d’aventure n’est pas tolérée pour ne pas perturber l’ordre. Ainsi ils s’évitent quelques problèmes, et puis cela risquerait de nous rendre heureux, alors autant nous l’interdire.

De toutes façons, ce n’est pas demain la veille que je serai embringué dans une affaire comme celle-là. Je mourrai ici, et je mourrai seul.

 

_ Une balle a néanmoins été perdue lorsque le supérieur l’a intercepté et s’est logée dans le ventre du mafieu, qui arrivait juste à ce moment. Autant te dire que c’est l’apocalypse. Avec ça, la mafia Ryū et Ōkami vont rompre leurs accords. Et là on a deux options : la meilleure est que la clientèle diminue de moitié car on ne pourrait plus les fournir en drogues, et de ce fait il y aurait de nombreux dansaba de trop. Soit ils sont gentils et les laissent partir, soit ….

 

Il laisse sa phrase en suspens, savant pertinemment que je connais le sort qui pourrait m’être réservé.

 

_ La seconde option est encore moins réjouissante : Ryū déclare la guerre à Ōkami, en s’alliant peut-être même avec Tora pour ça. Et là on y passe tous.

 

Effectivement les pronostics sont assez mauvais… Comment un événement aussi futile qu’une histoire entre deux résidents peut avoir des conséquences aussi énormes ? 

 

_ Donc dans les deux cas, je suis condamné, si je comprends bien.

 

Mon ton est parfaitement neutre, reflétant mon état d’âme sur mon existence dans ce monde.

Tōdai s’adosse contre le mur, à côté du futon.

 

_ Je ne dirai pas ça. Je pense que c’est dans ces moments de crise que tu as le plus de possibilités de t’échapper.

 

_ M’échapper ? Et toi, alors ?

 

Son regard se tourne vers le mien, laissant planer un silence lourd de sens.

 

_ Tu ne partirais pas ?, fis-je à demi-voix.

 

Il rompt le contact visuel, se relevant.

 

_ Cela ne dépend que de ma personne. Je dois te laisser te reposer. Bonne journée Fairy.

 

Il quitte mon appartement avec un sourire faussement gravé sur ses lèvres. Quant à moi, je reste là, figé par cette nouvelle.

Je passe de longues minutes, allongé dans mon futon, à me demander les raisons qui l’obligent à rester. Cela fait tellement d’années qu’il est ici, il a peut-être peur de réintégrer le monde réel, ou même de ne pas y parvenir, un peu comme ceux qui sont revenus de la Seconde Guerre Mondiale… Les horreurs qu’il a vu resteront à jamais ancrées dans sa chair et dans son esprit. La vie qu’il a ici lui colle à la peau et il ne pourra certainement pas s’en défaire. Cela fait partie intégrante de lui, alors qu’il reste ou qu’il parte, cela ne change peut-être pas grand chose pour lui, considérant qu’il est déjà trop tard. Et puis si Ōkami n’est pas vaincu, il y aura de nouveau d’autres dansaba, qu’il faudra soutenir.

 

 

Le lendemain soir,  je ne cesse pas de penser à ça. Je ne pensais pas qu’il y avait tant de souffrance derrière son sourire. Et plus nous parlons, plus je le respecte profondément. C’est un homme terriblement courageux… Et ça, je ne le savais pas jusque là. Dire que je l’envoyais paître en savant qu’il ne voulait que m’aider… Je me sens terriblement coupable tout à coup. 

 

Je n’en sais pas plus sur l’affaire d’hier. Tōdai ne m’a rien apprit d’autre et aucun de nous deux ose vraiment fouiner pour récolter d’autres informations. Néanmoins on peut facilement voir que quelque chose ne va pas, étant donné l’atmosphère palpable qui règne ce soir au Galactic Romance. Pour commencer, il y a beaucoup moins de clients qu’à l’accoutumé. Et puis Big Father, la vieille, Luster et Lynx et enfin Fukusachō sont réunis près du bar, ce dernier faisant de grands gestes pour montrer sa colère. Autant dire que je suis heureux de pas être à moins de trois mètres de lui. D’ailleurs je vois que mes collègues désertent les premières barres pour être le plus loin possible de lui.

 

Toutefois, moi je ne vais pas avoir le choix maintenant. Quittant mon client en m’essuyant le coin de la bouche, je descends les marches entre les banquettes pour rejoindre la scène. La seule barre libre est celle qui se trouve le plus près de lui. Un peu courage, et puis ce n’est pas après moi qu’il en a… Même si je trouve que ce n’est pas un argument suffisant. Après tout, c’est à cause d’un de mes collègues que nous vivons cette crise. 

Audacieux, je commence alors mon show, tout près de lui et tente de camoufler le léger tremblement de mes mains. Son regard glacial traîne sur mon corps et je tente de ne pas perdre la face. Mon supplice est pourtant de courte durée puisque la porte d’entrée s’ouvre brusquement. Un homme rentre, portant le long manteau noir en cuir, typique de la mafia Ryū. Il est seul, et pourtant ça sent les ennuis. Il avance lentement, le groupe le rejoignant à l’entrée. Portant attention à cela, je fais tout de même attention à ne pas stopper mon show pour autant. Ils parlent brièvement avant de passer devant la scène pour rejoindre la salle de réunion. Le regard du nouvel arrivant se pose sur moi durant le trajet. Je dirai même qu’il ne me lâche pas des yeux, tandis que j’en fais de même, sentant une impression bizarre me foudroyer. Je me sens glacé de l’intérieur, bien que son regard ne soit pas dur. Je me sens transporté l’espace d’un instant, perdu dans le vide, sous le contrôle de ce regard. Mais qu’est-ce qu’il se passe là ? Qui est-ce ? Qui est-il pour le faire ressentir de telles choses ? J’ai beau tenter de me ressaisir, le temps s’allonge et j’ai l’impression de sombrer dans l’infini. Mais le voilà qui tourne la tête pour s’engager dans le hall. Qu’est-ce qu’il vient de se passer là ? C’est quoi cette envie soudaine d’aller rejoindre ce groupe là-bas ? Incrédule, je reste quelques secondes immobile. Je ne comprends plus rien. Il m’effraie un peu c’est sûr, de part l’air froid qu’il aborde, et pourtant il a un quelque chose de… de parfaitement humain, je pense que c’est le mot. Quelque chose d’attirant par le simple fait que ce soit différent des visages que l’on croise partout à Kaoku, des visages ravagés par la haine et le combat, défigurés. 

 

Le temps reprend son court et je reprends mon show, encore plus perdu qu’auparavant. On peut dire que cela fait longtemps que je n’ai pas vécu une journée comme celle-là. 

Pendant de nombreuses heures, je guette la salle de réunion, ne pouvant m’en empêcher. Et quelque part, au fond de moi, je pense que je vérifie la présence du mafieux, pour une raison qui m’est totalement inconnue ou bien que je ne veux pas voir. Je pense que j’aimerai échanger un autre regard avec lui, ce qui me semble curieux. Cette envie gonfle de minutes en minutes, ce personnage soulevant un nombre incalculable de questions en moi. Je crois que je ne cherche même plus à comprendre. Enfin, j’ai une bonne occasion de m’approcher un peu de là-bas, une envie pressante me poussant à me diriger vers les toilettes. Et pourtant, un trac soudain me tord les tripes. Comment la peur et l’envie peuvent-elles si bien cohabiter ? Et comment se fait-il que des émotions aussi intenses me parcourent ?

Je marche d’un pas assez hésitant vers le hall. Au dernier moment, Tōdai surgit devant moi.

 

_ Ne va pas là-bas Fairy. 

 

_ Je dois aller aux toilettes, c’est tout.

 

Je m’apprête à le contourner, mais il me retient aussitôt, maintenant fermement une de mes épaules dans sa main.

 

_ Oh que non Fairy. Ne va me faire croire ça. Tu étais juste devant moi, je t’ai vu le regarder. Je ne sais pas si tu le connais ou quoique ce soit, mais je t’en prie ne va pas là-bas. Tu sais que Fukusachō est prêt à abattre n’importe qui tant sa colère va le rendre fou.

 

_ Je le sais, mais ma vessie va exploser, je vais passer en coup de vent et personne ne me verra. Je te le promet.

 

Je veux juste le voir, au moins une dernière fois. Je me sépare de Tōdai, ce dernier affichant une moue désapprobatrice, mais il me laisse néanmoins y aller. Je prends une grande inspiration et m’engage dans le hall. Je n’ai qu’une seconde pour jeter un regard à la salle de réunion. Il n’y a aucun cri, ils se regardent tous en discutant. Mes yeux se posent sur l’étranger, regardant Fukusachō. Je ne vois rien d’autre, entrant dans les toilettes. Par chance, je suis seul. Dans la pleine lumière, j’ai pu voir des détails que je n’avais pas perçu dans l’obscurité de la grande salle. Sa peau est hâlée, peut-être même un peu dorée. Ses cheveux bruns sont longs avec de larges mèches décolorées, les cheveux du dessus sont coupés plus courts, en-dessous des oreilles, créant deux étages bien distincts. 

Mon affaire réglée, je me lave les mains, me disant maintenant qu’il va falloir sortir de là, sans être vu encore une fois, tel un courant d’air. Je m’approche du palier de la porte, rassemblant mon courage. Tandis que je m’apprête à m’engager, je perçois le son de leurs voix, derrière la musique et me stoppe instantanément. Je tends l’oreille pour tenter d’entendre quelques bribes, mais malheureusement même en me concentrant férocement, je ne parviens pas à discerner le moindre mot. J’espère qu’on aurait tous l’occasion de savoir de quoi il en retourne avant que tout nous explose à la figure. Malgré tout ceci, j’ai du mal à reconnaître le fait qu’une apocalypse est en train de s’abattre sur Kaoku, tout cela me semble tellement abstrait. Je pense que je ne penserai pas la même chose si j’avais vu la scène de la presque-fusillade, mais à ce moment j’étaie parti servir des gardes à l’entrée et n’ai même pas comprit que le coup de feu venait de Kaoku et ce n’est qu’une vingtaine de minutes plus tard que je suis arrivé, accueilli par une ronde de visages pétrifiés par la terreur, le chagrin ou la colère. 

 

Il est temps de sortir de mon trou à rats. Malgré d’autres essais, je ne peux définitivement pas comprendre une seule phrase. Sans me laisser le temps de réfléchir, je sors et me dirige à nouveau vers la grande salle, s’en adresser un regard à qui que ce soit à ma droite. Et pourtant, à peine ai-je fais deux pas que la voix de Big Father rugit soudainement.

 

_ Fairy !

 

À ma gauche, caché derrière le mur, Tōdai aborde un air déconfit, je pourrai presque lire dans ses yeux à quel point il est désolé pour moi. Tu m’avais prévenu, ne t’en veux pas.

 

_ Amène-toi !

 

Je fais lentement volte-face pour voir quelques mètres devant moi la table de réunion et tous les visages des chefs tournés vers moi. J’ai à peine le temps de faire deux pas avant de Big Father n’arrive jusqu’à moi, me saisisse violemment le bras pour me traîner à sa suite, près de la table. Je ne peux retenir ma longue plainte de souffrance, sentant cette pression sur le bandage qui entoure ma plaie encore trop récente.

 

_ Putain qu’est-ce qu’il a encore ?, fulmine-t-il.

 

La voix de Fukusachō me fait taire immédiatement lorsqu’il dit :

 

_ Peut-être que tu oublies simplement ce qu’il y a sous ce…joli foulard, fait-il doucement, avant de reprendre avec un ton plus sec, me glaçant le sang; Mais si c’est le cas, je peux te rafraîchir la mémoire si tu veux. Tu es en train de saccager les efforts et le travail d’un homme plus haut placé que toi, ordure.

 

Je crois n’avoir jamais eu aussi envie de disparaître de ma vie. Mon cœur s’accélère, loupe des battements, et je sens que je vais verser. Je n’ai jamais vu Fukusachō d’aussi près, il est tellement imposant, je me reçois tout sa puissance en pleine figure.

Une bataille verbale se goupille et j’ai l’impression d’être pris au beau milieu d’un combat de chiens. Néanmoins il ne faut que quelques répliques cassantes de Fukusachō pour que Big Father accepte sa défaite. 

 

Puis, une voix que je ne connais pas résonne, suave, rocailleuse, grave, pénétrante.

 

_ Sans vouloir être désobligeant, puis-je savoir pourquoi vous avez amené un de vos danseur ?

 

Mon regard retrouve le visage du mafieux, et je m’en délecte littéralement, tandis que lui me toise plutôt froidement.

Big Father le défit du regard.

 

_ Je vous l’offre, à vous ou n’importe qui de Ryū, même le leader japonais. Une vie contre une vie. Il est vraiment très doué. 

 

Le mafieux reste quelques instants immobile, son regard passant sur moi. Puis, il s’installe un peu plus confortablement sur sa chaise, comme pensif. Tout le monde autour de la table a le regard tourné vers lui, l’atmosphère est tendue. Le silence est rompu par son rire.

 

_ Vous pensez vraiment m’offrir quelque chose d’exceptionnel ? Nous en avons tout le tour du ventre des gamins comme lui. C’est vraiment tout ce que vous pouvez proposer ? Il faut dire que je m’attendais à quelque chose de mieux de la part du bordel le plus fréquenté de Kaoku ! Regardez-le, il est blessé, plein de cicatrices et de bleus, et tout maigrichon. Vous savez comme moi qu’il ne tiendrait pas une heure entre les mains de mes collègues. Vous devriez les nourrir, et là peut-être que je serai un peu plus tenté d’accepter votre offre.

 

Il dit tout cela avec un faible rictus, se moquant de moi et du traitement de Big Father, si bien que je ne peux même pas me sentir insulté.

 

_ Ce sont les risques du métier, mon ami, répond alors Fukusachō, et il est plus costaud qu’il en a l’air. Il a survécu à bien des tortures physiques et mentales.

 

L’étranger rompt à nouveau le contact visuel, dévisageant le bras droit du clan Ōkami.

 

_ Pour qui vous prenez vous, chien des bas-fonds ?, réplique-t-il aussitôt d’un ton sévère, vous osez m’appeler « ami » ? 

 

Cette fois, j’en suis certain, je ne me suis jamais senti autant de trop. J’assiste à une humiliation de Fukusachō.

 

_ Je pense que l’on devrait tous se calmer maintenant, continue-t-il, et prendre une décision. Sachez que notre marché de drogue ici n’est rien comparé comparé à celui des Caraïbes. Mais je dois dire que c’est le plus gros du Japon, c’est pourquoi ce n’est pas une décision à prendre à la légère. 

 

Je pense que son conseil quant à d’étendre l’atmosphère risque d’être vain puisqu’il était le seul, à cet instant, à s’être un peu emporté. Tout le monde se tait et attend patiemment qu’il explique sa décision.

 

_ Pour le moment, notre marché ici reste d’actualité. Néanmoins, vu l’ampleur des risques, nous diminuerons de moitié la marchandise pour le moment. 

 

Fukusachō lâche alors un faible juron, mais qui ne passe pas inaperçu aux oreilles du mafieux.

 

_ Vous comprendrez bien évidemment que vous avez bafoué notre confiance. De plus, mon supérieur qui avait réservé une chambre pour la fin de semaine ne viendra pas pour cette raison.

 

C’est au tour de Big Father de pester. Quant à moi, sans rien exprimer de physique, je ne peux m’empêcher d’être soulagé, puisque j’aurai du être dans ladite chambre avec ce type.

 

_ Je prends aussi la responsabilité de faire moi-même le transfert jusqu’ici chaque semaine. Ainsi, je pourrai avoir un œil sur ce qui s’y passe réellement, plutôt que le filigrane que vous laissez paraître.

 

Suite à ce petit discours, je sens comme un malaise parmi les gens qui m’entourent. Puis subitement, Big Father me lâche le bras.

 

_ T’as pas du travail toi ? Dégage de là !

 

Il est vrai que j’en ai entendu bien plus que je n’aurais du, mais ils sont tous beaucoup trop occupés à se faire remonter les bretelles pour s’en rendre compte. Je retourne alors dans la grande salle, en un seul morceau, bien que mon cœur frappe toujours violemment mes côtes. Je croise le regard de Tōdai et lui fait comprendre par un signe de main que tout va bien avant de remonter sur la scène. De toutes manières, je n’ai le temps de m’occuper que d’un seul client avant de pouvoir sortir de cet endroit de malheur. 

 

Une demi-heure plus tard, je me dirige vers les vestiaires, et remarque que Big Father, Fukusachō et l’étranger sont dans la salle du coffre, parlant très certainement argent. Je ne tente pas le diable et ne m’arrête pas, filant directement à ma destination. Je me change très vite, ne souhaitant pour rien au monde être de nouveau offert à qui que ce soit.

 

Une fois hors du Galactic Romance, je m’appuie contre la vieille barrière en métal qui fait face à la devanture. Depuis que nous sommes en bon termes, nous avons prit l’initiative de nous attendre avec Tōdai, simplement pour parler une heure ou deux avant d’aller se reposer. Cette fois, je ne peux plus le nier et je pense sérieusement que je peux l’estimer en tant qu’ami. Rien que cette pensée me fait au chaud au cœur.

Et puis il faut dire qu’il sait bien s’y prendre, se rendant indispensable à mes yeux avec son fric. C’est avec son argent que je peux de nouveau fumer ces cigarettes, qui m’avait tant manqué. J’en ai pour une petite demi-heure avant qu’il ne termine, et je profite de ce temps pour repenser à ce qu’il s’est passé tout à l’heure, dans la salle de réunion. Jamais je n’aurais cru assister à un truc comme ça. Voir Fukusachō se faire clouer le bec n’était pas si jouissif que ça, car je sais que sa vengeance ne va se faire sur personne d’autre que nous. C’était déjà l’enfer, je pense que ça va être pire désormais. Et puis qui était ce type pour avoir toujours le dessus ? Jusqu’ici je pensais que la mafia était quelque chose de très local, qui n’englobait même pas tout Tokyo, et la maison Ōkami les autorisait à étendre leur marché ici, ayant quelques intérêts à cela. Néanmoins, il a mentionné les Caraïbes, dois-je comprendre alors qu’ils touchent une échelle mondiale ?  Et donc dans ce cas, Ōkami n’est qu’un de leurs nombreux petits toutous ? Je n’avais jamais imaginé les leaders de Kaoku de cette façon, je les pensais trop fiers pour demander une aide d’un tiers.

 

Des pas sur le sentier m’interpellent et me sortent de ma rêverie. L’homme de tout à l’heure vient de sortir, enfin. Il allume une cigarette et s’apprête à se diriger vers la camionnette qui l’attend à l’entrée de Kaoku. Mais lorsqu’il me remarque, il change totalement de direction pour s’avancer vers moi. Mon cœur repart de nouveau. Je commence à faire un pas de recul mais me stoppe aussitôt. Si les yakuzas me tueraient pour avoir tenté de m’enfuir, un homme de Ryū n’hésitera pas à me tirer une balle dans la cheville simplement pour le plaisir de le voir agoniser. La peur m’immobilise maintenant de toutes façons. Il arrive jusqu’à moi et me regarde de bas en haut.

 

_ Je ne t’avais pas reconnu. Tu as des vêtements, fait-il avec un rictus malsain aux lèvres. 

 

Je ne réponds rien, ne voulant pas signer mon arrêt de mort. Je ne connais pas grand chose à la mafia, mais il fait être vraiment stupide pour ne pas savoir que ce sont tous des fous dangereux, pire que les hommes les plus sadiques du coin. Cinq minutes entre ses mains seraient comme une semaine à la maison Ōkami. 

Puis tout à coup, il saisit mon menton, comme l’aurait fait Big Father.

 

_ Je ne me faisais pas d’idées, t’as une belle petite gueule d’ange. Si mignon qu’on n’oserait pas te faire du mal, comme un petit chaton qui ronronne.

 

Il me relâche aussi vite, lâche un faible rire, qui quant à lui semble réellement être d’amusement. Il s’écarte un peu de moi, tandis que je tente de ne pas paniquer.

 

_ Qu’est-ce que je fais ? Ne brûlons pas les étapes, je m’appelle Same.

 

Il tend sa main droite vers moi, comme on ferait une présentation normale. Peur n’était qu’un doux euphémisme, c’est désormais un torrent d’effroi qui me parcourt. Même s’il parait calme et amicale avec son sourire accueillant, je ne peux m’empêcher de me dire qu’il va me prendre par surprise et me retourner des coups au moment où je m’y attends le moins. Voyant que je ne réagis pas, il ajoute avec un petit rire :

 

_ Tu sais, c’est à ce moment que tu dois serrer ma main, secouer de haut en bas, me dire ton nom et « Je suis ravi de vous rencontrer ».

 

Je sens déjà les larmes me monter aux yeux, tant l’angoisse est forte. Comment me sortir de là ? Il doit bien avoir un échappatoire quelque part, un moyen d’annihiler cet instant ! Et pourtant non, même si j’attends rien ne se passe. Je tente alors le tout pour le tout et saisit lentement sa main.

 

_ Je m’appelle Fairy, je réponds, à demi-voix. Je suis ravi de vous rencontrer.

 

Il secoue de lui-même nos mains suite à cela, voyant que le tremblement de la mienne ne suffit pas.

 

_ Ravi aussi. Tu vois, ce n’était pas si compliqué, sourit-il.

 

Est-ce qu’il est sérieux ou bien le contrecoup est en retard ? La peur est toujours là. Il lâche ma main.

 

_ Désolé de laisser là nos présentations, mais mon carrosse m’attend. Et puis, nous serons amenés à nous revoir.

 

Sur ces mots, il tourne les talons et s’éloigne vers la sortie, et pourtant l’angoisse ne me quitte pas. Tout le long de son trajet, je l’imagine se retourner et pointer une arme à feu vers moi. Cette frayeur dérobe mes jambes sous moi et je me laisse tomber sur le sol, mon corps tremblant de toute part. Même une fois la camionnette partie, je ne reste pas tranquille, et l’effroi revient aussitôt lorsqu’une phrase qu’il a dite un peu plus tôt me revient en tête : « Je prends aussi la responsabilité de faire moi-même le transfert jusqu’ici chaque semaine ». 

 

Par Ravish Me le 13 avril, 2013 dans Chapitres 1 à 10

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Quatrième de couverture

L'intensité et la profondeur du firmament ancrés contre moi méritent toutes les guerres. J'ai cherché longtemps sans savoir où j'allais. Dans ces rues sales, j'ai retrouvé une pépite tintinnabulante qui m'a soulevé des âcres fonds. D'étranges symboles y étaient gravés, alors j'ai su. Les hurlements brisés résonnaient mais je voulais seulement redécouvrir ce ciel. En suffoquant, j'ai plongé dans tes yeux.

Ravish me

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