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Chapitre 7 : Murmures

Il doit être quelque chose comme dix huit heures lorsque je rentre dans le konbini. La voix du vieil homme retentit dans la pièce d’à côté.

_ Omatase shimashita.

Il apparaît derrière le comptoir, affichant un air fatigué. Les konbini ont la particularité d’être de petites épiceries, saturées de marchandises où l’on trouve toutes les choses quotidiennes. Néanmoins, celui de Kaoku n’a rien à voir avec ceux du reste de la ville. Il n’y a presque rien, avec quelques petites étagères mal en point, pratiquement vides la plupart du temps. Quelques sacs de riz, des fruits secs, un peu de viande, de l’alcool, de la drogue, quelques produits ménagers et d’hygiène. Chaque automne et printemps, deux jours par an, il met à disposition trois ou quatre cartons de vêtements de saison. Le gérant, quand à lui, est un homme près de la soixantaine, bavard, souriant, mais au visage ravagé par les différentes guerres. Il m’a raconté qu’il a été pris en otage plus d’une fois. Il en a trop vu, et aujourd’hui il n’est utile qu’à tenir cette petite épicerie. C’est un homme rempli de gentillesse, qui a été saccagé par tout cette violence environnante. Je prends un petit sac de riz ainsi qu’une boite de légume en conserve et les pose sur le comptoir.

_ Oh, c’est vous, Fairy-san. Je commençais à m’inquiéter, cela faisait longtemps que je ne vous avais pas vu. J’ai eu vent de l’incident au GR, et de votre blessure. Vous êtes drôlement chanceux de vous en être tirer indemne, et que l’honorable maison Ōkami ait accepter de vous soigner, mon petit. Je peux vous dire que cela a du leur coûter de nombreux efforts pour accepter cela. Il faut croire que vous tenez désormais une place assez importante, et vous devriez vous en sentir honoré. Enfin, quoiqu’il en soit, je suis heureux de vous voir sur pieds. Dieu sait combien de gens malades il y a ici, et qui n’ont pas les moyens de se payer des médicaments, si tenté que j’en ai. Pourtant j’aimerai leur offrir, mais cela venait à se savoir, ce serait fichu pour moi, comprenez ? Les choses vont tellement mal en ce moment, c’est…

 

_ Une rafle s’annonce.

 

Ma voix coupe la sienne sèchement, mais je ne peux empêcher l’angoisse dévorante qui me mange peu a peu de se faire sensible. Depuis que je suis ici, je n’en ai jamais connu, mais j’en ai beaucoup entendu parler. Cette fois, je pense que même si je suis l’un des meilleurs dansaba, mon insolence va me couter cher. Je vois ma vie rétrécir, les murs de mon enfer se refermer sur moi, mes pensées pour seule compagnie et comme principale ennemie. 

Le visage du vieil épicier se ferme, puis il fait le tour du comptoir pour redresser un paquet de riz sur l’étagère.

 

_ Vous devez faire attention. Il n’y a pas d’astuces pour passer au travers. Même si vous n’avez rien a vous reprocher, vous pouvez toujours croiser la mort si vous vous trouvez au mauvais endroit au mauvais moment. 

 

Il s’arrête un instant, semblant se perdre dans le gouffre de ses pensées et de ses souvenirs. Je ne pense pas qu’il risque grand chose, mais l’inquiétude qu’un bain de sang survienne semble le ronger. 

Puis il se retourne soudainement, camouflant du mieux qu’il peut son angoisse.

 

_ J’ai un message pour vous, Fairy. 

 

La stupéfaction me laisse cloué au sol tandis qu’il me contourne pour retourner derrière le comptoir. Il fouille sous quelques paperasses avant de sortir un morceau de feuille plié en deux, déchiré et chiffonné. 

 

_ Ça vient d’un des barmans.

 

Tōdai. Cela ne peut être que lui. Il me tend le bout de papier et je l’attrape vivement, impatient d’avoir quelques nouvelles de lui. Nous échangeons simplement des regards au Galactic Romance, ne pouvant nous permettre d’avoir un véritable dialogue au risque des ennuis. 

Je paie mes achats et sors de la boutique, camouflant le message dans ma poche. Mon allure est normale, afin de ne pas éveiller les soupçons. Quelques yakuzas traînent dans la rue, me jettent des railleries ou bien me reluquent. Je sais qu’il veut savoir des choses sur Same, mais je sais aussi qu’il lui a parlé et j’aimerai en savoir les détails. Ma poche semble brûler tant ma curiosité affolante n’est obnubilée que par son contenu. Je monte rapidement les marches pour arriver jusqu’à mon appartement.

 

_ Qu’avons-nous là ? Une brebis égarée ?

 

Un yakuza adossé contre l’un des murs de mon bâtiment m’adresse ces mots, avec un regard hautain. Je l’ai souvent vu au Galactic Romance, néanmoins plus dans les pattes de Fukusachō que dans celles d’un dansaba. Il est l’un de ses chiens Alpha, son messager en quelques sortes.

 

_ J’ai eu vent que tu n’avais pas payé ton impôt ce mois-ci, sourit-il de manière mauvaise.

 

Mes yeux se révulsent. Comment ça ? Quel jour sommes-nous ? Je compte rapidement dans ma tête. Le 27 ? Ou alors le 28 ? En tout cas, certainement pas le 25, le jour où je dois payer mon impôt. La panique monte en moi, mon cœur se serre à chaque seconde qui s’écoule, comme si cet homme en face de moi pouvait le faire exploser dans sa main.

 

_ C’est pourquoi, je viens chercher des réponses, et l’argent aussi. Dis-moi gamin, t’étais où quand tu devais payer ?

 

Mon regard affolé cherche un point où stagner tandis que j’essaie de me remémorer de quel jour il s’agissait. Les mains du yakuzas m’agrippent aux épaules. En une seconde, il inverse nos positions. Mon dos heurte le mur violemment.

 

_ T’étais où bordel ?!, hurle-t-il tout à coup.

 

_ Au Galactic Romance, fis-je en murmurant pratiquement.

 

_ Fukusachō aussi ! Pourquoi ne l’as-tu pas payer ?!

 

_ Big Father m’avait congédié pour la soirée, après un événement qui est survenu dans les toilettes avec Fukusachō.

 

Il commence à perdre patience, me secouant contre le mur, me frappant dessus.

 

_ Et pourquoi tu l’as pas payer après ?

 

_ J’ai du oublier…

 

La peau de mon dos me brûle, ma gorge se serre, mes yeux me piquent, et ce n’est rien comparé à la panique de mon cœur. Je peux voir la haine dans ses yeux.

 

_ Alors moi, je vais oublier les ordres de Fukusachō, et peut-être que je vais un peu te défoncer la gueule.

 

Il ouvre la porte de mon appartement et me jette à l’intérieur. Mon crâne tape sur le sol, suivit du reste de mon corps. Comment ai-je pu oublier une chose pareille ? C’est le genre de chose qui me reste dans la tête pendant dix jours avant que cela n’arrive. Le battant claque brusquement tandis que le yakuza s’amène vers moi comme un éclair. Il se jette à terre et son poing s’écrase dans ma joue tandis que je roule sur le côté. Ses doigts s’emparent de mes cheveux, et un autre coup explose mon visage. Encore un autre. Ma tête retombe lourdement sur le sol tandis qu’un filet de sang s’échappe de mes lèvres. Désormais c’est un coup de pied s’abat dans mon ventre, me pliant en deux. Mais ce n’est pas encore terminé. Un autre coup. Encore. Mon souffle est coupé. La porte s’ouvre à nouveau.

 

_ C’est quoi ce bordel ?

 

La voix de Fukusachō remplie la pièce. Mon sang se glace. Je vois la mort qui s’approche. Je crois que cette fois, c’est la bonne, je vais mourir ici. La peur s’est tellement emparée de moi que je ne peux plus bouger, tandis que les coups ont cessé. Les pas du second de la maison Ōkami sur le plancher grinçant retentissent comme s’il s’agissait du seul son audible sur la Terre. Je vois le yakuza s’effondrer par terre, mains à plat sur le sol.

 

_ Fukusachō-sama, je ne fais que le punir pour son retard d’impôt.

 

Ni une ni deux, le chef l’attrape par le col pour le relever et le soulever du sol.

 

_ Je croyais avoir dit de ne pas le toucher !, grogne-t-il, ai-je tord ?

 

_ Non, halète l’autre en réponse, vous l’avez dit.

 

_ Tout son boulot repose sur sa jolie gueule d’ange. Tu viens de le ruiner. Tu viens de nous faire perdre plus d’argent qu’il nous en doit. Qu’est-ce que je dois faire alors ? Te tuer ?, fait-il d’un ton bas, et pourtant tellement mauvais et inquiétant.

 

_ Avec tout mon respect, Fukusachō, je doute que ce soit la meilleure décision.

 

_ Avec tout mon respect, connard, je n’ai pas le goût des convenances.

 

Il le jette à son tour près de mon lit, et un coup de feu retentit. Mon corps saute avant de se mettre à trembler. Je ne peux pas voir le cadavre et je n’en ai pas envie. Je ne vois que Fukusachō qui s’avance vers moi tandis que son regard est sur le point d’avaler mon âme. Il range son arme dans la poche intérieur de sa veste en cuir avant de s’accroupir vers moi. Ses yeux roulent sur mon visage.

 

_ Mets de la glace dessus, faudrait pas que ça enfle. On cachera le maximum avec du maquillage. On verra ce que ça donne ce soir déjà, murmure-t-il presque, comme si pour une fois il était possible que sa voix puisse être douce.

 

Ses doigts passent sur ma tempe, tandis que mon cœur s’arrête. Je suis encore légèrement sonné et j’ai l’impression que mon crâne va exploser. Il est gigantesque au-dessus de moi. Ses cheveux mi-long, légèrement ondulés pendant de part et d’autres de son visage, rendant son regard d’autant plus sombre. Ce dernier me fixe tout à coup, jusqu’au fond de mes prunelles. Cela ne dure qu’une seconde, avant qu’il ne se relève.

 

_ Je vais envoyer quelqu’un pour te débarrasser de ça, fait-il en se retournant et se dirigeant vers la porte.

 

Son ton est plus dur qu’auparavant, m’annonçant que la mort du yakuza l’empli de colère. Cela se concrétise au bruit assourdissant du claquement de ma porte dès qu’il en a passé le seuil. Je reste quelques secondes encore, gisant sur le sol, avant de trouver la force de me redresser. Mes côtes me font atrocement mal. Ma tête tourne sauvagement tandis que mon regard reste bloqué sur le cadavre du yakuza.

 

 

 

Quelques heures plus tard, passées principalement couché, tenant contre mon visage un linge rempli de glace que j’ai gratté dans le congélateur, j’ouvre la boite en métal contenant mes économies. Je la cache sous une des lattes du plancher, afin d’être sûr que personne ne me la vole. J’ai moi-même beaucoup de mal à l’enlever à chaque fois et cela en fait une cachette idéal. C’est encore une bonne partie de mon argent qui s’envole. Sans la petite liasse de billets dans ma main, il ne reste pratiquement plus rien.

Finalement, j’ai lu le mot de Tōdai, plus tôt dans la soirée. Il disait simplement « Tu as pensé à payer ton impôt ? ». Toujours le mot pour rire celui-là. Je referme le bocal et le replace sous le sol, suite à quoi je passe rapidement devant mon morceau de miroir brisé avant de sortir. J’ai un œil au beurre noir et la lèvre inférieur fendu. Mais au moins, cela n’a pas tellement enflé.

Je pars avec plusieurs minutes d’avance, ne souhaitant pas faire de vagues à nouveau. Le soleil se couche, et c’est ainsi que commence le travail pour moi. Mon pas est rapide, en direction des néons rouges, sur la route trouées de toutes parts. A peine entré, je cherche Fukusachō des yeux, les mains légèrement tremblantes. L’approcher est la dernière chose au monde dont j’ai envie, mais il faut absolument que je lui donne cet argent avant qu’il ne m’étripe. D’habitude, nous donnons tout cela à Big Father, qui recompte tout avant de transférer tout cela à la maison Ōkami. Voyant que je ne le trouve pas, j’essaie de ne me laisser gagner par la peur et contourne le bar. Mon visage esquinté ne passe pas inaperçu, et ils se demandent tous ce que j’ai bien pu faire pour mériter ça. Les rumeurs les plus absurdes seront de mises bien évidemment.

 

J’arrive dans la salle de réunion où je le trouve, secondé de Big Father, Luster et Lynx, la Vieille s’occupant des dansaba de l’autre côté de la paroi. Il faut croire que j’arrive au mauvais moment, si j’en crois les visages fermés de mes deux aînés et la joue rouge de Lynx. Des deux, c’est certainement Luster le plus dominant, dans le sens où on le trouve toujours dans l’ombre de Big Father, toujours prêt à lui cirer les pompes dès que l’occasion se présente. Je l’ai même déjà vu rire avec Fukusachō. Au premier abord, il est vraiment difficile de croire que c’est un homme mauvais, avec son visage si doux, presque enfantin. Lynx quand à lui, paraît un peu plus individuel, autonome, comme le souligne son surnom. Il est finement musclé et aussi sombre que la nuit. Des sourcils bien définis et assez épais, un visage triangulaire et des yeux fins mais profonds.

Je ne sais pas réellement ce qu’il se passe, ou tout de moins je n’en suis pas sûr. Mon instinct me dit qu’ils commencé des petites interrogatoires pour savoir qui part de travers. Les premiers sont évidemment les leaders. Néanmoins, c’est peine perdue. Le rôle qui a été donné à ces deux-là, c’est de veiller sur nous, au départ, de nous guider. Seulement ils se sont vite détournés de cette voie, ils ne savent d’ailleurs pas les noms de la moitié des dansaba. Mais généralement, ils ne sont pas punis pour cela. Mais ici, leur ignorance leur coûte peut-être cher.

Je stoppe mes pensées quand tous leurs visages se tournent vers moi. Il est vrai qu’un autre moment aurait peut-être été plus adéquate. J’aurais du passer et me préparer en attendant que Fukusachō soit plus disponible.

 

_ Qu’est-ce que tu fais là toi ?, me jappe Luster, va te changer !

 

Je m’incline poliment en m’excusant. Le second de la maison Ōkami abandonne les papiers qu’il avait dans les mains pour venir vers moi. Mon cœur se soulève d’un coup lorsqu’il se tient face à moi, tournant le dos au reste de l’assemblée. Son froncement de sourcil n’augure rien de bon. Je n’ai pas de doute quant au fait que ce soit lui qui ait frappé Lynx. A en juger par la couleur, cela doit faire moins de cinq minutes. Il est certainement encore rempli de rage.

Mais au lieu des insultes voire des coups que j’attendais, il place un de ses mains sur mon visage pour constater l’ampleur des dégâts causés un peu plus tôt. Je sursaute presque en sentant l’autre effleure la mienne pour prendre discrètement l’argent que je lui dois. Dans le même geste, il cache le butin à l’intérieur de sa veste.

 

_ Oba-san !, crie-il tout à coup.

 

Je reste quoi. Qu’est-ce qu’il vient de se passer ? Il cache ma faute à Big Father et à mes collègues ? Je crois que c’est encore plus terrifiant que tout ce que j’imaginais. Pourquoi fait-il ça ? Je n’ai pas le temps de me poser plus de questions que la Vieille arrive.

 

_ C’est pas vrai !, râle-t-elle, comment il s’est fait ça lui ?

 

_ C’est pas le problème, y a un moyen pour cacher ça ?, lui rétoque Fukusachō.

 

Un interminable soupir passe ses lèvres tandis que son regard me jauge durement. Elle pense certainement que quoi qu’il ait pu se passer, c’est entièrement ma faute. Il se pourrait même qu’elle ait l’idée que je le fais pour exprès pour l’énerver, faisant ainsi preuve d’un nombrilisme sans égal.

 

_ Je vais voir ce que je peux faire, amène-toi.

 

Je l’accompagner du côté des vestiaires et elle se met à farfouiller dans plusieurs boîtes et tiroirs, piochant par-ci par-là quelques affaires : un cache-oeil noir, quelques petites étoffes de dentelle blanche, des affaires de couture,… Le temps que je me change et me maquille, elle a déjà terminé son ouvrage. Malgré l’ignominie de sa profession, de son époux purement et simplement mauvais et tordu, elle se démarque aujourd’hui dans mon estime par son talent de couturière. Sans aucune délicatesse, elle place le cache-oeil sur mon visage pour masquer mon œil-au-beurre-noir, place mes cheveux correctement le long de l’élastique qui m’entoure la tête, et, sans un sourire, s’éloigne. On ne distingue presque plus le noir du vêtement original, sous la dentelle. Il faut dire que c’est magnifique, et jamais je n’aurai que quelque chose de beau pourrait ressortir de cette femme, ni de n’importe qu’elle autre personne ici. Elle devait certainement avoir apprit la couture, ou bien avoir rapiécé de nombreux vêtements jusqu’à aujourd’hui. Une once de pitié prend forme en moi lorsque je pense qu’elle pourrait faire tout autre chose ailleurs, travailler pour une grande marque, ou quelque chose dans le textile. Peut-être même qu’elle était gentille avant que son mari ne l’attire jusqu’ici et que cette atmosphère toxique la pourrisse tout autant que chacun d’entre nous, qui sommes obligés d’y vivre.

 

M’observant dans le miroir, je repère quelques marque violacées qui sortent du vêtement et entreprend de les camoufler avec un peu de maquillage. Les paillettes, l’eye-liner, une fine couche de brillant sur les lèvres, un délicat parfum de cerise,… Je ne peux m’empêcher d’imaginer une femme, à quelques kilomètres d’ici ou même à l’autre bout de la planète, effectuant les mêmes gestes que moi, pendant que son mari finit de boutonner sa chemise. Leur réservation, dans ce restaurant où ils s’étaient rencontrés pendant un déjeuner d’affaire, date de six mois désormais. Quelle chance ils ont de pouvoir fêter leur anniversaire de mariage à la bonne date cette année. La femme attrape une de ses mèches qui s’est échappée pour l’enrouler autour de son doigt et la fixer près de son chignon, sous les yeux ravis de son mari qui vient doucement embrasser sa nuque, s’imprégnant de ce parfum qui l’avait fait chavirer la première fois qu’elle l’avait frôlé.

Me perdant dans cette histoire, je me demande si, un jour, je serai de nouveau capable de vivre dans le vrai monde. Si jamais tout cela ne m’aura pas trop changer, que je serai capable de pouvoir de nouveau diriger ma vie. Mon reflet dans le miroir est méconnaissable par rapport à celui que j’étais avant, même si mes souvenirs s’estompent.

 

Autour de moi, les bruits habituels, la musique en fond, le cliquetis des accessoires de beauté que l’on manipule, les grognements de Fukusachō et Big Father. Les pleurs des quelques nouveaux ou même simplement de ceux qui craquent. Un rire franc et amusé, voilà ce que j’aimerai entendre aujourd’hui. Mes pensées se tournent alors vers ce Same. Je l’ai entendu rire l’autre fois, et lorsque je me remémore cette sonorité, il me semble qu’il s’agissait bien d’un rire d’amusement. Et puis, je l’ai même vu sourire. Mourner, assis à côté, me sort de mes pensées en se penchant vers moi. Étant les deux derniers survivants de notre génération, et les plus vieux après Luster et Lynx, on s’adresse quelques fois la parole, pour se soutenir, la plupart du temps. Sauf aujourd’hui il faut croire.

 

_ Je sais pas dans quoi tu traînes, prononce-t-il à voix basse, mais je ferai attention si j’étais toi. Tu t’attires toujours des ennuis, de quelques manières que ce soit. C’est le moment où jamais de savoir la fermer quand il le faut. Et sache que je ne risquerai jamais de me mettre en danger pour toi.

 

Sur ces mots, il se lève et se dirige vers le hall. Je crois que c’est clair. Cela me fait l’effet d’une gifle l’espace de quelques secondes. Puis, mes pensées tournent à cent kilomètres heure, tandis que je jette rageusement le pinceau que j’avais dans la main. Comment ose-t-il me dire ça ? Il ne vaut pas mieux que moi. De toutes manières, je n’ai pas le souvenir qu’il m’ait une seule fois aidé. Pourquoi est-ce qu’il le ferait alors que mon cas ne cesse de s’aggraver ? Il n’a jamais eu la force de faire face à Big Father ou Fukusachō. Il fait ce qu’on lui dit sans faire la moindre vague désormais. Je ne l’ai jamais vu entourer d’emmerdes, depuis son premier mois ici. Mon agacement à propos de lui croit dangereusement, et je commence à me demander comment je pourrai faire mieux mon travail simplement pour qu’il ait un salaire minable ce mois-ci. C’est certainement une réaction démesurée face à quelqu’un qui ne veut que se protéger et ne pas traîner à côté de la bombe à retardement que je peux parfois être, j’en ai conscience. Et pourtant, dans cette idée parfaitement dénouée de toute raison ou logique, je vois l’opportunité de faire d’une pierre deux coups. Ses mots me donnent une motivation pour mieux travailler, acquérir plus d’argent et peut-être même remonter un peu dans l’estime de nos employeurs pour avoir plus de chances de rester en vie durant cette rafle.

 

Je me dirige alors à mon tour dans la grande salle. Tōdai est maintenant arrivé. Sans m’arrêter je lui adresse un regard et sa bouche s’entrouvre lorsqu’il remarque le cache-oeil, savant pertinemment ce qui se cache dessous. Mais je me fiche de ce qu’il pense, je veux simplement savoir les détails de la conversation qu’il a eut avec le mafieux et lui raconter tout ce qui me pèse sur le cœur. Dès demain, je lui ferai passer un mot par le vendeur du konbini. Néanmoins, nos visites dans cette boutique ne doivent pas être trop régulières, pour ne pas éveiller les soupçons et ne pas mettre en danger le vendeur lui-même.

 

Dans tous les cas, les choses ont repris leurs cours au Galactic Romance, depuis la fusillade dans les toilettes d’il y a quelques jours. C’est comme s’il ne s’était rien passé, comme toujours. Ce quartier ne reste jamais figé dans le temps, il bouge sans cesse, et l’on peut être sûr que si l’on encaisse pas ce genre de choses rapidement, on risque d’être encore plus choqué face à l’événement qui suivra, car il sera indéniablement plus terrifiant que le précédent. Mes deux rencontres avec Same illustrent parfaitement ce schéma. C’est certainement pourquoi, je redoute encore plus de le revoir. Cette simple idée me glace le sang.

Toutefois, ce n’est pas le moment de se laisser déconcentrer. Les premiers clients entrent et se mettent à l’aise tandis que mes collègues et moi nous déchaînons sur la scène. Je ne lésine pas sur les sourires, comme me l’avait ordonné Big Father, il y a de ça quelques jours maintenant. Et ça fonctionne. Cela ne fait même dix minutes, que plusieurs appellent mon nom. Je reste un instant statique, ce sourire si bien ancré sur mon visage pour me donner l’air de ne pas savoir qui voir. Regardez-les. C’est presque si de la mousse ne sort pas de leurs bouches, des chiens galeux affamé, avide de tripoter des cuisses, de profiter de n’importe qui, la rage du sexe les dévorant tout entier, comme un virus. Ils ne m’inspirent que le dégoût, l’immondice, l’insupportable, mais comment pourrait-on le voir derrière cette esquisse de sourire craquante et enfantine ?

 

 

 

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ENDING SONG 01

Nous ignorons. Consentement refusé. Les animaux ne se repentent pas. Avec l’aimable autorisation d’intervenir. Intempéries sur mes besoins égoïstes. Je suffoque. Et promets-moi que tu ne ressuscitera pas. Et si je change d’avis, il est beaucoup trop tard. Je perds mes jours comme je perds mes nuits, et j’ai perdu ma jeunesse. Tu attends quelque chose que tu attendais en vain. Il n’y a rien pour toi. Suffocation. L’humilité encore d’être vu. Des modèles de pâtes à modeler. La morale nous déshonore maintenant. Divertir et prendre un arc. Je suffoque. Et promets-moi que tu ne ressuscitera pas. Et si je change d’avis, il est beaucoup trop tard. Je perds mes jours comme je perds mes nuits, et j’ai perdu ma jeunesse. Tu attends quelque chose que tu attendais en vain. Il n’y a rien pour toi.

Suffocation.

Par Ravish Me le 30 septembre, 2013 dans Chapitres 1 à 10

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Quatrième de couverture

L'intensité et la profondeur du firmament ancrés contre moi méritent toutes les guerres. J'ai cherché longtemps sans savoir où j'allais. Dans ces rues sales, j'ai retrouvé une pépite tintinnabulante qui m'a soulevé des âcres fonds. D'étranges symboles y étaient gravés, alors j'ai su. Les hurlements brisés résonnaient mais je voulais seulement redécouvrir ce ciel. En suffoquant, j'ai plongé dans tes yeux.

Ravish me

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